Militer à gauche

Publié le par memoire-et-societe

Le tome 2 (bel-bz) du "Dictionnaire biographique du Mouvement social" (appelé aussi " le Maitron", du nom de son créateur) me présente comme "militant socialiste". Même si j' ai appartenu quelque temps à des organisations se revendiquant de cette étiquette, j' ai tellement peu d' estime pour MM. Mollet et Mitterrand, je me sens tellement peu de convergence avec MM. Hollande et Fabius, que je me demande si accepter d' être ainsi classé "socialiste" n' est pas introduire une confusion dans l' esprit du lecteur.

Les subtilités idéologiques et le funambulisme électoral de la vieille social- démocratie m' ont toujours répugné. A ce point d' ambiguité et d' opportunisme, trop, c' est trop pour moi, qui ne suis pas un professionnel de la politique. Je n' ai pas davantage apprécié la brutalité stalinienne, le sectarisme trotskiste ou le moralisme chrétien- progressiste. J' ai donc opté pour une marginalité qui, je le concède, ne peut que profiter à la "Droite", mais que je n' ai pas tant à regretter quand j' observe la série de velléités guerrières et la croissance du chômage, de la fiscalité, des déficits publics et des scandales divers qui caractérisent la gestion "socialiste" actuelle.

Je me suis d' ailleurs aperçu que je n' étais pas seul de mon espèce. Des milliers de militants se sont éloignés depuis pas mal de temps, la plupart sur la pointe des pieds, de l' action organisée. Ces malheureux n' ont point fait, bien sûr, l' objet de l' attention des Responsables. La courtisanerie existe aussi à gauche : c' est elle qui fabrique les meilleurs apparatchik(i).

C' est pourquoi j' ai choisi d' évoquer deux figures hors cadre dont j' ai partagé le parcours. Leur idéologie parait aujourd' hui obsolète, leur abnégation bien vaine, leur espérance chimérique. Cet hommage ne passionnera donc pas, mais c' est une dette au regard de vies comme les leurs, jalonnées de combats perdus, de sacrifices ignorés, de déceptions additionnées. Tous deux en tout cas témoignent d' une volonté sociale inflexible.

Victor Fay, issu d' une famille juive de Varsovie, est entré aux Jeunesses communistes polonaises à 15 ans. Plusieurs fois emprisonné, il se réfugie en France en 1925. Remarqué par le Komintern (Internationale Communiste), il est chargé en 1929 du secteur Education au P.C.F et de la rubrique " Doctrine et Histoire" dans "L' Humanité". Il imprime à cette dernière une ligne luxemburgiste qui marque une distance avec l' orthodoxie stalinienne, notamment sur le problème des nationalités.Emporté dans l' engrenage de l' opposition interne derrière André Ferrat et la revue "Que faire?", Fay est exclu en 1936 et entre au Parti socialiste S.F.I.O l' année suivante.

Devenu correcteur d' imprimerie, il s' oriente, après la Résistance dans le Midi et les Cévennes, vers le journalisme à Lyon libre, Combat, puis à la Radio publique où il dirige les émissions vers l' Europe de l' Est. Militant anticolonialiste actif, il quitte la S.F.I.O pendant la guerre d' Algérie et participe à la fondation du P.S.U. Je me souviens avoir défilé avec lui, enthousiasmé par le mouvement de mai 68, autour de la Maison de la Radio pour réclamer alors la libération de l' Information. Parvenu à la retraite, "Victor" a multiplié les interventions dans les colloques , les journaux et les revues théoriques. Jamais, ce petit homme aux yeux plissés et brillants, n' a voulu transiger: "souple sur la tactique, ferme sur les principes", répétait-il, paraphrasant Lénine auquel il avait conservé estime et admiration.
Marxiste indépendant, il a défendu jusqu' au bout son orientation " conseilliste", c' est-à-dire attachée au pouvoir de "Conseils" ouvriers, alors que ses qualités intellectuelles et sa culture politique auraient pu lui valoir une ascension politique à la hauteur de son expérience.

L' autre personnage est une femme, Berthe Fouchère, alias Irma Taury. Fille d' un charpentier de la Nièvre, elle faisait partie de cette phalange d' enseignants publics nommés " hussards noirs de la République. D' abord adhérente au P.C, elle est révoquée de l' Education Nationale à cause d' articles en faveur de la propagande anticonceptionnelle, interdite au temps de la "Chambre bleu horizon". Contrainte à l' exil, elle se rend en Algérie, puis en Roumanie et en Allemagne avant de se fixer à "Vienne la Rouge", capitale de l' austro-marxisme qu' animait Otto Bauer, dirigeant de l' " Union des Partis socialistes pour l' action internationale", dite "Internationale Deux et demi". Elle a été sa collaboratrice jusqu' à son retour en France, nommée dans le département de l' Oise sans être formellement retitularisée. Pour autant, elle n' abandonne pas un seul jour son travail syndical et politique. Se situant à l' aile gauche de la S.F.I.O, tendance unie autour de Marceau Pivert, elle partage tous ses combats : Front populaire, Antifascisme, Décolonisation, Féminisme, Scission créant le P.S.U, Présidentielle de 1981, humble, désintéressée, inlassable, au détriment de toute vie personnelle. Elle est morte solitaire, à 80 ans, dans une chambre d' HLM de Montataire ne contenant qu' un lit et des piles de journaux jaunis. Je n' ai jamais rencontré quelqu'un, même un adversaire, qui ne l' ait respectée.

Victor Fay, Berthe Fouchère, ne sont pas des exceptions. Militer est ingrat. D' autres sincérités, d' autres générosités, sont comparables. A la vérité, c' est toutes celles-là, souvent anonymes, que je salue .

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