Le vertige de Victoria Ocampo

Publié le par memoire-et-societe

Victoria Ocampo, née en 1890, était issue d' une très riche famille de Buenos Aires. Belle, intelligente, polyglotte à 8 ans, la nature l' a bien dotée. Adolescente, elle part en Europe, et plus particulièrement à Paris où elle suit les cours de Bergson et se lie d' amitié avec Maurice Rostand. Elle se marie à 22 ans avec un diplomate argentin dont elle se sépare rapidement pour entamer avec le cousin de son conjoint une relation passionnée qui durera 13 ans.

A l' époque de cette rupture, elle lit "Gitanjali" du poète hindou ( on disait alors ainsi) Rabindranath Tagore, Prix Nobel 1913, traduit en français par André Gide. Ebouissement, comme l' est simultanément la rencontre d' Ortega y Gasset qui la baptise " Joconde des Pampas", et encourage ses débuts journalistiques.

En 1924, Tagore débarque à Buenos Aires. Il a 63 ans, elle 34. Elle l' installe dans sa maison de campagne où il séjourne plusieurs mois. Une amitié amoureuse, dont nul ne sait si elle est restée ou non platonique, les rapproche. A partir de là, Victoria Ocampo semble saisie de vertige : elle organise des concerts pour Debussy et Honegger, se passionne pour l' architecture de Le Corbusier, court à Paris pour rencontrer le philosophe en vue de la République de Weimar Keyserling...et tombe dans les bras de Pierre Drieu La Rochelle, l' amant de Christiane Renault, femme du constructeur automobile. Elle fréquente Cocteau, Lacan, Gomez de la Serna, Eisenstein, et noue avec la romancière anglaise Virginia Woolf des relations ambigües. En bonne sud-américaine,elle ne dissimule pas sa préférence pour le "berceau culturel" européen sur le modèle nord-américain.

1931 est pour elle une année-charnière. Elle crée une revue littéraire, "Sur" (Sud), qu' elle lance comme un défi à elle-même. Les signatures internationales y foisonnent, moisson d' années d' activité intellectuelle. Pas une tête d' affiche ne doit lui faire défaut: il y a Gide, Malraux, Supervielle, Michaux, T.S. Eliot, Thomas Mann, Borgès, Heidegger, Octavio Paz, Henry Miller, l' Américain de Montparnasse. Deux ans plus tard, elle ajoute une maison d' édition à la revue. Le " Romancero gitano" de Garcia Lorca est son premier livre. Suivent Huxley, Jung, Woolf, Nabokov, Maritain, Eduardo Mallea, Sartre, Kérouac,Camus et sa soeur cadette Silvina, excellente poètesse. Le succès est éclatant.

La guerre la fixe à Buenos Aires où elle reçoit toujours à "Villa Ocampo", sur le Rio de la Plata : en 1939, c' est au tour de Roger Caillois, qu' elle aide à traduire les écrivains américains de langue espagnole. Elle revient en Europe en 1946 pour assister...au procès de Nuremberg. Mais les Péronistes la surveillent de près en tant qu "oligarque". Elle passe le plus clair de son temps en nouveaux voyages. Faisant halte en Argentine en 1953, elle y est arrêtée et emprisonnée. Les locaux de "Sur" sont mis à sac. Elle refait surface en 1955 grâce à la " Revolucion Libertadora", premier départ de Peron du pouvoir, et reprend aussitôt sa vie de nomade des cultures. A Paris, elle apprend l' existence du cancer qui l' emportera 15 ans plus tard.

Elle ne ralentit pas le rythme, au contraire. Comme si elle cherchait à s' étourdir pour écarter la maladie. Elle accueille en grande pompe Indira Gandhi puis Malraux, devenu ministre de la Culture, se met à rédiger les six volumes de son autobiographie, effectue une tournée de conférences aux Etats-Unis, et lègue à René Maheu, directeur général de l' UNESCO, la Villa Ocampo où elle s' éteint, rassasiée, un matin de janvier.

Ses échanges de correspondance avec Drieu La Rochelle et Caillois ont fait l' objet de récentes publications en France.

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