Le théâtre oublié

Publié le par memoire-et-societe

Le quartier haussmannien que j' habite ne manque pas de souvenirs : musées, ateliers d' artistes, plaques multiples et variées, font planer dans les rues l' ombre de personnages qui ont durablement marqué leur temps. Je fais grâce au lecteur d' une liste qui paraitrait vite pédante et fastidieuse.

Tout par ici m' est si familier que je m' étonne parfois d' y voir les gens mitrailler de photos des façades, des cours et des jardins intérieurs, ou des groupes, agglutinés autour d' un guide, écouter l' évocation de la Nouvelle Athènes, du Square d' Orléans et de la Boutique du Père Tanguy.

Mon intérêt, c' est un peu normal, se porte alors vers des lieux éludés par le tourisme organisé. Ainsi du garage situé dans le bas de la rue Pigalle et appartenant à Urbis Park ( " réconcilions la ville et la voiture ", c' est sa devise ). Je suis persuadé que plus personne dans le coin ne sait que l' endroit a été l' un des plus courus de Paris ... dans les années 30.

L' histoire commence en 1926. Le baron Henri de Rotschild possède au numéro 12 un immeuble devenu vétuste ( Eugène Scribe y avait vécu ), que son fils Philippe tient à remplacer par un théâtre "ultramoderne". Les travaux durent presque quatre ans et aboutissent à l' édification d' une salle Art déco, baptisée "Théâtre Pigalle", de 1100 places disposant de l' éclairage, la machinerie et les dispositifs scéniques les plus sophistiqués (et notamment d' un espace de 22 mètres de large sur 48 de haut permettant de jouer sur plusieurs plateaux à la fois).

L' inauguration, accompagnée d' une luxueuse brochure et d' affiches signées Carlu, a lieu en grande pompe avec "Histoires de France", 14 scènes interprétées par leur auteur, Sacha Guitry, et son épouse de l' année, Yvonne Printemps. Le "Tout-Paris", comme disent les gazettes, s' y presse. Jean Cocteau, ami des propriétaires,qui ne saurait manquer pareille mondanité, parle d' un lieu " qui met en valeur la voyageuse et n' éclipse pas le voyage." Lui-même met la main à la pâte en écrivant la préface de la brochure puis, en 1930, le texte de la cantate de Markévitch exécutée en ces murs habillés de bois précieux par l' orchestre de Roger Désormière.

Bientôt, un lot de directeurs prestigieux se succèdent à la tête de l' établissement : André Antoine tient deux mois, Gaston Baty un an, puis Jouvet y monte "Donigo Tonka" de Jules Romains et "Judith" de Jean Giraudoux avant de laisser place au berlinois Max Reinhardt, à Gustave Quinson, à Raymond Rouleau, on en oublie sans doute. Un moment Pierre Dux, Fernand Ledoux, Alfred Adam y ouvrent un cours de comédie. Mais la co-existence avec Rotschild Jr se révèle décidément difficile, et l' affaire périclite déjà quand survient l' Occupation. Les feux du théâtre s' éteignent pour quatre ans. Ils se rallument peu après la Libération avec Michel Simon en vedette. Les choses ont changé. Le quartier a perdu de son aura. André Certes puis Georges Douking s' y cassent les dents. Les Rotschild , qui perdent de l' argent, ferment définitivement les portes en 1948, abandonnant leur rêve comme une grande coquille vide. Un investisseur se présente enfin en 1958. Les bulldozers entrent aussitôt en action, pulvérisant la salle déjà oubliée au profit de la société de l' automobile. Pas d' inscription commémorative (ni non plus pour l' ex bal Tabarin, quelques rues plus haut). Depuis, l' image de l' étincelant théâtre a rejoint l' univers insaisissable des fantômes.

P.S. Mille excuses pour la coquille (encore une) affectant, heureusement sans effet pour la compréhension, le titre de l' article précédent, consacré à la ville de Nîmes. Promis, je vais m' efforcer de me montrer attentif.

Publié dans culture

Commenter cet article

costa janine 16/11/2014 08:54

j'aime beaucoup de détails sur ce récit mon pére fut durant de sa vie musicien et a été diriger par le chef markéwich avec qui il est parti faire une tournée aux états unis avec les concerts colonne ainsi que roger dèsormiere avec il s'est produit également merci de ce récits qui me rappelle de bons souvenirs janine