Courage de femme

Publié le par memoire-et-societe

Camp des parachutistes français à Limassol, île de Chypre, novembre 1956 : le général Gilles, commandant des troupes aéroportées du "plan Mousquetaire", tient sous sa tente un ultime "briefing" destiné aux Correspondants de guerre dont je suis, envoyé par le quotidien "Franc-Tireur", hostile à cette expédition.

"Dans la nuit, indique-t-il, les paras sauteront sur le Canal pour s' emparer de points stratégiques, puis la troupe (légionnaires, tirailleurs) débarquera au petit matin sur les quais nettoyés de Port-Fouad, rive asiatique de l' objectif ". Il y a là les pros du baroud, Chauvel du "Figaro", Paul Bonnecarrère, grand reporter autonome, Larriaga,caméraman à la RTF, Jules Roy, de "Paris-Match", et le photographe David Seymour dit Chim, de l' Agence Magnum, qui trouveront la mort ensemble quelques jours plus tard, puis une jeune femme en battle dress, Brigitte Friang.

Quand "le Borgne", surnom du général, annonce qu' aucun journaliste ne sera intégré au parachutage nocturne, elle se lève, larmes aux yeux, pour protester. Gilles ne cède pas, la jeune femme sort de la tente, furieuse. Je ne l' ai pas revue en terre égyptienne.

Qui était Brigitte Friang? Certainement la femme la plus intrépide que j' ai rencontrée. En 1943,jeune bourgeoise de 19 ans, elle appartient déjà, chargée des parachutages dans la région ouest, à la branche militaire de la France Libre. Grièvement blessée lors de son arrestation par la Gestapo, elle est déportée à Ravensbrück, camp de concentration pour femmes. Elle s' en tire et, de retour, commence à écrire (Les Fleurs du ciel, 1955), devient l' attachée de presse d' André Malraux, son modèle (Un autre Malraux,1977), et surtout correspondante de guerre en Indochine où l' insurrection a éclaté en 1946.

Rien ne l' effraie. Elle saute malgré la canonnade à Dien Bien Phu où se trouvent précisément Gilles, Roy, blessé à la tête,Bonnecarrère et Seymour. Dans ce milieu, on est vite un intrus. Tout le monde se connait depuis la Résistance et se revendique du gaullisme historique, de l' Information engagée. Guerriers et journalistes ont frôlé vingt fois la mort côte à côte. Ils ont fini par se confondre, partageant la même vie, le même adversaire, Allemand, Viet, Arabe, et le jeu de l' aventure à quitte ou double. Leur flegme sous-entend les coups durs affrontés, les cadavres accumulés, la rage froide de l' acharnement.

On prête à Brigitte Friang une liaison. C' est, bien sûr, avec une autre figure de la France Libre, ministre du Général. Mais sa vie privée ne compte pas en regard de sa mission de témoin-soldat. Elle repart: au Vietnam, "couvrir" la guerre, américaine cette fois, puis au Moyen-Orient, toujours en première ligne, sous les obus et les bombes.
Quand elle s' arrête enfin, saine et sauve, elle échange le treillis portant sur l' épaulette le titre de "correspondant", pour la plume. Elle écrit deux volumes de souvenirs, " Regarde-toi qui meurs ", et se consacre à ses amis, Maurice Schumann, la voix d' " Ici Londres ", ou les historiens François Furet et Stéphane Courtois. La femme de courage laisse place à une paisible dame rangée, rescapée inattendue des pires furies .
Elle est morte en 2011 dans le Vaucluse, enfouie sous les décorations, et plutôt oubliée.

Publié dans histoire

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