"Voyageur d'art"

Publié le par memoire-et-societe

C'est le titre que revendiquait le poète André Pieyre de Mandiargues, disparu il y a une vingtaine d'années. Il avait 13 ans de moins qu' André Breton qu'il admirait mais avec qui il a longtemps joué à cache-cache, 12 de moins qu' Aragon, 10 que Michaux, deux que René Char,un enfin que son grand ami d'enfance, le photographe Cartier-Bresson, et que Leonor Fini, dont il a partagé un moment l'existence.

Vie d'esthète, rebondissant de chateau normand en palais vénitien ou en hotel particulier parisien, au-dessus de laquelle l' Histoire (son père a été tué en 1916 à la guerre) semble avoir glissé sans qu'il déroge à son statut d'héritier protégé, voué à l' Ecriture et à la Beauté la plus raffinée.

De Picasso et  Léger à Balthus, Octavio Paz, Joyce ou Julien Gracq, Mandiargues a fréquenté tous ceux, ou à peu près, qui ont compté dans l'aventure artistique de 1926 à sa mort, 65 ans plus tard. Mais sa production personnelle, cet écrivain fragile l'a dissimulée comme un collègien jusqu'à 37 ans, quand un jeune éditeur, Robert Laffont, a flairé dans le recueil de contes " Musée noir " un talent refoulé. Edmond Jaloux encense, la NRF et Paulhan ouvrent leurs portes: Mandiargues se retrouve presque malgré lui sur orbite.
L' oeuvre tient pour l' essentiel dans quatre "Cahiers" qui constituent la trame d'une errance lyrique, guidée par la quete sans fin de ce que la poésie de haut vol, des Elizabéthains et de la Pléîade aux Surréalistes, peut offrir de plus "enivrant " ( un de ses recueils s'intitule d'ailleurs " l'Ivre Oeil"). Mandiargues, par la chance de sa naissance, a été en réalité une sorte d'aristocrate de la Renaissance, en retard de quatre siècles, réfugié dans l'avant-gardisme aux cotés des communistes.
Son gout de Ferrare, de Modène, de Sienne, la place dans sa vie de Bona, artiste italienne qu'il a épousée deux fois et dont Francis Ponge était le mentor, n'ont pas été fortuits. Bona était l'écho du Titien et de Chirico réunis, princesse échappée d'un Quattrocento aux aguets derrière l'ocre de cités fortifiées.

Pieyre de Mandiargues est, aujourd'hui encore, réservé à une phalange d'amateurs et de curieux. Ses textes valent mieux qu'un public spécialisé. Son Voyage fait voyager. Sa perception de l' Art anoblit une conception du monde qui, en ces temps de crise, a besoin du souffle de cette Parole.

                   
                                                                Ce matin comme un orvet d'éclats

                                                                Courent les toits sous le soleil agile

                                                                Rouges et gris jeu d' habitations

                                                                 Aux pions de bétail et de fumée

                                                                 La terre toute flétrie d'écailles

                                                                Se hate vers les champs marqués de bornes

                                                                De croix de pierre debout  au premier jour

                                                                Pour le deuil d'une beauté sauvage

                                                                Prodigue hier en fraises des taillis

                                                                En prunelles encore en framboises des haies

 

 

                                                                Quelques mures ont sèché sur les ronces

                                                                Et partout pousse le germe des tristes hommes.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article