Valdès Leal

Publié le par memoire-et-societe

   Un double écueil menace un artiste: l' ombre que peuvent lui porter ses contemporains, et l' inégalité de sa production. Deux maux dont a souffert Juan de Valdès Leal, peintre baroque de l' Ecole de Séville( 17ème siècle). De père portugais et de mère andalouse, Leal (il a pris le nom de sa mère) s' est trouvé au bon endroit, au coeur du Siècle d' or, mais au mauvais moment, à l' époque où triomphait dans la même cité son rival et ami Murillo.

   Visitant l' église San Jorge de l' hôpital de la Charité à Séville, je suis tombé en arrêt devant une toile, " In ictu oculi", allégorie de la Mort faisant partie de la série des "Vanités" due à Leal. Même typique sensation qu' avec Turner, Van Gogh, Gustave Moreau, Manessier ou Rothko, auxquels je dois l' émotion d' une grande rencontre.

   " In ictu oculi " (1672) était une commande de Miguel Manera, célèbre pour ses activités caritatives, dont l' édification de l' hôpital. La mission confiée à Leal était d' y réaliser des toiles évoquant la brièveté de la vie charnelle et la relativité des  richesses terrestres.

   Quand on pénètre dans la petite église, avalée par l' Hôpital, ouverte aux profanes mais réservée à l' usage des seuls religieux, on ne peut manquer le tableau: il est en hauteur, face à la porte, à côté d' une tribune, la nef  s' ouvrant sur la droite. " In ictu oculi " est une oeuvre d' éternité qui a trois siècles d' avance artistique. Ni les romantiques allemands, ni les peintres expressionnistes, ni les surréalistes de tous pays ne sauraient la désavouer.

   Jugée " insolite " pour l' époque, elle est en fait bien plus: poètique, violente, excessive,quasi iconoclaste ! A droite, sur un fond noir, se dresse la Mort. Squelette vertical et blème, plus ou moins grimpé sur le globe terrestre, tenant à bout de bras le manche d' une problable faux. A gauche, un amoncellement de gravas, livres déchirés, étoffes froissées, pierres, crânes humains, bois brisés, éclats colorés. Leal est un "luministe", qui tourne le dos à l' harmonie en vigueur dont Murillo avait su à ce moment se faire la référence.

   " In ictu oculi " est un trait de génie. Ni avant ni après, la production de Leal ne montre une telle force d' inspiration. Ses autres oeuvres, d' ordre religieux pour la plupart, sont souvent pesantes, conformistes, sinon bâclées.Un artiste n' est pas tenu de manifester une perpétuelle  créativité: un unique chef d' oeuvre suffit à l' immortaliser.

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Pascal Desjardin 17/11/2014 12:29

Bonjour monsieur Biondi, je suis heureux de voir qu'il y a d'autres personnes qui s'intéressent à cette œuvre si particulière et attachante. Il y a quelques années, j'ai effectué un séjour à Séville uniquement pour m'en rapprocher et découvrir ce lieu qu'est l'hospice de la charité. A tous les amateurs de "vanités" ainsi que ceux pour qui charité, espérance et foi ont un sens. Bien à vous.