Un après-midi chez Cendrars

Publié le par memoire-et-societe

   J'avais d'abord lu,  dans " La banlieue de Paris " (1949), les textes accompagnant le premier ouvrage photo de Doisneau. Puis j'ai découvert " Bourlinguer ", et voulu  rencontrer Cendrars,   aventurier qui écrivait.
  De retour à Paris après avoir séjourné dans le Midi  pendant l' occupation et l' immédiat aprè-guerre,il  habitait un pavillon rue Jean Dolent, derrière la prison de la Santé. A sa mort, le lieu est devenu plusieurs années le siège de la Ligue des Droits de l' Homme.

   L'auteur de la  "Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France " ouvrait généreusement sa porte aux écrivains en herbe. Je n' étais pas le premier à venir y frapper. En cet après-midi de 1951, c'est sa femme Raymone, comédienne et amie de "La Folle de Chaillot ", Marguerite Moréno, qui m' a mené au premier étage,dans une grande pièce sans meuble, sinon, au milieu, un fauteuil où,une manche de chemise rabattue au-dessus du coude, attendait Cendrars.Raymone avançait une chaise  tandisqu'il m'interpellait :

   -Rhum ou vin rouge ?

   -Heu...vin rouge.

   Etirant son bras unique,il cueillit une bouteille et un verre au pied de son fauteuil, et me versa une solide rasade.Lui se servit du rhum qu'il sirota, les yeux mi-clos.

   J' avais songé à des questions : pensait-il qu' Apollinaire, comme on le disait,  l' avait plagié ? avait-il réellement pris le Transsibérien? de bout en bout ?Mais il s' est lancé d'emblée dans une diatribe contre la politique en général, de droite comme de gauche. En fait, les " types crédibles" , c' était des gens comme Casanova, "un grand vivant ", Gustave Le Rouge, chroniqueur des banlieues dont il avait fait le héros de " L' Homme foudroyé ", Abel Gance, cinéaste et visionnaire, Henry  Miller, l' apôtre de l'inconduite, en gros des anarchistes un peu mythomanes  et des mythomanes un peu anarchistes .

   Puis le monologue a glissé vers Hollywood où des légions de mignonnes, "plus belles les unes que les autres ", erraient à la recherche d'un producteur et d'un engagement, se faisaient en attendant serveuses ou pompistes et , le reste du temps, se pressaient à la porte des studios avec une chance sur des millions de devenir " star "...Ecrire, bien sûr, mais aussi observer les mouvements du monde, jouer les reporters du siècle. Il s'interrompait  pour invectiver quelques secondes  les politiciens, la Tour pointue (la  Préfecture de Police), les procureurs de justice.

   -Du vin?

   Il humait , parlant de Jean Galmot ( le personnage principal de son roman " Le rhum " ). Je me sentais un peu largué par le baroudeur,ancien engagé à la Légion , finissant avec sa baîonnette, dans les tranchées, de détacher son bras qui pendait, familier de tous les ports, les tripots, les bordels, éternel amateur  de jeu, et d' affaires d' honneur qui supposaient un grain de folie.

   La lumière déclinait . "Savez-vous qu'avant 14, la Beauce arrivait à Denfert-Rochereau? Ici, on cultivait  du blé... " Dans cette clarté incertaine, sa voix un peu éraillée, sa silhouette déstructurée avaient  acquis quelquechose d' étrange. Peu semblaient importer réalité et fiction,comme si le vrai était ailleurs, où s'estompaient les certitude prosaîques, dans l'insolite, dans toutes les rencontres possibles, en un tourbillon continu.

   Quand je l' ai quitté, il m' a offert une plaquette  publiée peu de temps auparavant par Seghers : " La fin du monde ", titre repris d' un film d' Abel Gance.  Sur la page de garde, il avait  ajouté: " ...n'est pas pour demain,hélas."

 

 

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