Trop "émergents"?

Publié le par memoire-et-societe

Le tiers-mondisme,né dans les années cilquante, et l'altermondialisme, son successeur, se trouvent aujourd'hui affaiblis par l'"émergence", c'est-à-dire la rapide croissance économique d'un certain nombre de pays jusqu'alors rangés, selon des formulations variées, parmi les plus déshérités.
Les " émergents" donc, sont si bien entrés dans le processus de la mondialisation libérale qu'ils sont à leur tour devenus des Etats dont les orientations recoupent étroitement celles de leurs anciens colonisateurs ou leaders impérialistes: accumulation capitaliste, surarmement, financiarisation systématique de l'économie et de la société, formation d'élites dirigeantes et de classes moyennes avides de consommations plus ou moins gaspilleuses, idéologie manipulatrice basée sur la logique du profit, le fétichisme de la marchandise et la mutation du salarié en petit actionnaire.

La problèmatique a donc glissé pour rejoindre, en partie du moins, l'évolution de l'Occident depuis les débuts de l'industrialisation. Mimétisme qui semble en quelque sorte consacrer la précédente domination,sinon l'absoudre.

Quel sort alors pour les pauvres de ces pays ex-pauvres? et, question annexe: comment éviter que les riches des pays ex-pauvres contribuent à appauvrir encore les pauvres des pays riches?

En un mot, la dualité  familière aux milieux anticolonialistes nations capitalistes colonisatices- nations prolétaires colonisées  répond de moins en moins à la réalité. A la distinction classique entre un nord colonisateur blanc et un sud colonisé non blanc se substituent progressivement une lutte des classes planétaire et des conceptions sociales en opposition, non dessinées pour le coup par la seule géographie. La pensée libérale ne s'arrete plus aux tropiques. Paradoxalement son anti-modèle, soucieux de justice redistributive, s'affirme dans la zone d' ou est partie la colonisation: la " vieille Europe", vouée aux gémonies par la Droite internationale, notamment les candidats républicains aux élections américaines.

De ce fait, le clivage s' approfondit entre partisans et  adversaires de la régulation des marchés, thuriféraires et  critiques du  libre-échange, porte-voix du libéralisme d' essence anglo-saxonne et avocats d'une rationalisation  des flux ou mouvements financiers apte à neutraliser la spéculation.

Un élément supplémentaire complique donc désormais une lecture intelligible de la situation: l'irruption sur la scène politico-économique de néo-bourgeoisies locales mais impliquées dans le marché mondial à des niveaux déterminants ( énergie, industrie lourde, matières premières ) et s' appuyant aussi sur le réseau toujours impuni des paradis fiscaux. La nature ambigue de cet acteur social, privilégié dans un pays resté globalement misèreux, n'échappe pas à l'observation: rassurants a priori  pour le système, les "émergents " constituent cependant une menace inédite pour les classes dominantes de la société post-industrielle occidentale. L'invasion, par exemple, de la production asiatique sur les marchés euro-américains en témoigne.

Ainsi s'esquisse subrepticement une manière d' ethno-capitalisme qui ajoute aux phénomènes habituels de classe un "trop-plein d'émergence" difficile à escamoter. "La priorité est à l'économie, la primauté à la culture", affirmait Senghor. La phrase a cessé d' etre une formule. Elle a partout déjà trouvé sa pratique.

 

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