Trois Europes ?

Publié le par memoire-et-societe

   La crise économique et financière qui frappe l' Europe depuis 2008, venant après une série de secousses initiées par le choc pétrolier de 1974, est révélatrice de contradictions majeures longtemps niées, masquées ou, dans le meilleur des cas, minorées. A savoir: l' utopie d'un fédéralisme sans élan populaire, les sourdes réticences anglo-saxonnes, les effets d' une profonde mutation du monde.

L' après-guerre a été marqué par le rêve européen qui a réuni : en France les socialistes de la S.F.I.O et les démocrates-chrétiens du M.R.P dans les gouvernements de la IV ème République, et en Europe occidentale des personnalités comme les Français Jean Monnet et Robert Schuman, l' Allemand Adenauer, l' Italien de Gaspéri et le Belge Paul-Henri Spaak. D' abord incarné par la CECA (Communauté Charbon-Acier), le projet fédéraliste s'est précisé dans le Traité de Rome associant six nations fondatrices et largement homogènes: France, Allemagne, Italie, Bénélux. Sorte d' âge d'or jusqu' à un premier "élargissement ", voulu par G.Pompidou, offrant notamment à la Grande Bretagne la faculté de rejoindre la C.E.E.

Les conceptions anglaises étaient connues: elles visaient en matière européenne à la formation d' une zone de libre-échange, à l' exclusion de toute construction politique. La suite a confirmé cette position que certains imaginaient faire évoluer. Qu' il s' agisse de budgets communautaires, de monnaie, de défense ou de politique étrangère, Londres n' a cessé de manifester sa volonté de faire bande à part, ses priorités réelles demeurant, sous un cabinet travailliste comme sous un cabinet conservateur, la souveraineté insulaire, l' allianca atlantique et la pérennité du Commonwealth. Ainsi l' Europe devrait-elle se contenter d' être une sorte de club libéral et mondialiste sans rapport avec les espérances d' unification initiales.

Cette façon de voir était aussi celle du Département d' Etat américain qui, de 1946 à 1992, fin de la guerre froide, a relègué l' Europe au role d' assistant et s' est substitué à elle en Asie et au Moyen Orient. Sans faire ouvertement obstacle à une organisation politique, les U.S.A  se sont en même temps arrangé pour que le ciment ne prenne pas et que les divergences intra-communautaires ne s'apaisent guère, poussant par exemple à des "élargissements" susceptibles de rendre insoluble la gestion  de l'ensemble du continent.

Dernier élément qui modifie la donne: l' irruption sur la scène mondiale de grands "émergents" disposant à la fois d' espaces étendus, de populations  nombreuses, de ressources naturelles importantes, d' industries à main d' oeuvre peu couteuse,  constituant par conséquent des marchés de premier ordre.

Le tableau est assez sombre: il montre une Europe se repliant tendanciellement  vers la conservation et  la consommation plutôt que vers l' innovation et la production . Là n' est pourtant pas le pire: il est dans la fracture de plus en plus évidente qui sépare entre eux les membres de la C.E.E,  et met en lumière l' impossibilité du renforcement des liens communautaires. Telle qu' elle est, l' Union ne marche pas.Ses peuples ne sont pas acquis au projet d' "Etats Unis d' Europe".

Après des décennies de Traités, de Sommets, de Référendums, la carte de l' Europe dessine ainsi  trois aires bien distinctes:

     -les pays résolument hostiles à une forme structurée d' intégration, comme le Royaume Uni, géographiquement européen, intimement eurosceptique.

     -au nord de la zone euro, une région économiquement dynamique, tenant à bout de bras la monnaie commune.

     -une région méridionale, fortement endettée, peu compétitive et en proie à un chômage de masse.

La crise a approfondi les clivages au point  que la dépendance des uns aux autres devient insupportable à tous, et que le continent ne pourra éviter  un choix décisif: ou garder l' euro dont les nations les plus riches se voient condamnées à assurer en permanence la survie, ou  se résoudre à créer deux monnaies proches et différentes, à l' instar des dollars américain et canadien,  correspondant  au niveau des économies respectives.

Trois Europes? Ce n'est pas la "Patrie européenne" jadis sublimée. Mais peut-être plus réaliste que le statu quo  et plus responsable qu' un piteux retour à vingt sept monnaies nationales.

 

 

 

 

 

Publié dans politique

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