Tito est mort cette nuit

Publié le par memoire-et-societe

   Belgrade,  en janvier 1980: à l' hôtel, de faux clients feignaient toute la journée de lire dans le hall. Le soir, la même blonde prenait place sur un haut  tabouret du bar. On pouvait règler en dollars, en marks ou en francs suisses. Les journaux étrangers, dans la boutique de souvenirs, avaient du retard  parce que la censure était  débordée. Le réceptionniste, Nikita, avait vécu à Paris et acceptait les pourboires en francs français.
   Le samedi, un pianiste âgé jouait des fox-trot et des valses de Vienne dans la vaste salle à manger presque déserte. L' hiver sautait d'un crépuscule à l'autre, poussant aux plus brouillonnes nostalgies. Un courant d'air, en vacances de Sibérie, vidait des rues blafardes, neutralisées, d'où étaient balayés même les rails du tramway d' un  autre siècle.

   Chaque matin, les "correspondants" se retrouvaient au Centre International de Presse devant le panneau de polystyrène sur lequel, à midi pile, était punaisé le communiqué du Collectif médical. Un groupe éphémère se formait avant de se diriger vers les téléphones. Les Japonais filmaient le texte pendant dix minutes. Le gros Pierre Salinger machouillait son cigare, résigné. L' état présidentiel demeurait obstinément "stationnaire".

   On se concertait alors  sur l' exégèse des formules aseptisées du bulletin. La vulgate médicale se mêlait au décryptage de la langue de bois et aux "fuites" incontrôlables. La jambe du grand homme faisait l' objet  d' innombrables spéculations, puis l' ensemble du corps le plus décoré au monde (du sternum à l' aisselle et de la clavicule au ceinturon) était l' occasion d' une téléauscultation immatérielle.

   Après la publication du Communiqué, le salon rococo de l' hôtel servait le dimanche de lieu de rendez-vous aux héros à la casse. On ne soupçonnait pas l' intrépide dynamitéro sous le vieillard agité par un léger Parkinson Ni des chefs de francs-tireurs, des organisateurs d'insurrection, d' ex agit-prop du Komintern et d' intraitables commissaires politiques parmi ces retraités échangeant leurs avis sur le diabète et le cholestérol.

   A l'abri d'un pilier, venait régulièrement s' asseoir un couple anodin. Lui, oreilles appareillées, avait été le patron de la Sécurité de la République Fédérale, l' exécuteur de toutes les purges, liquidations, répressions de masse des oustachis, des staliniens, des tchetchniks, des slovènes pro-hitlériens, des conspirateurs macédoniens ou de leurs comparses albanais et musulmans. Ruthènes, Valaques, Tziganes, Bulgares, tous avaient tremblé. On saluait avec déférence ce monsieur au cheveu rare sirotant sa crème de cacao.

   Puis l' amputation du président-à-vie a relancé un moment un intérêt faiblissant. Un si long guet ! Il y avait belle lurette que Salinger et son studio mobile prêt à affronter la guerre est-ouest  avaient plié bagage. Ce n'était pas pour cette fois-la. Trois mois d' attente ! Devant la mauvaise volonté des chars soviétiques et la décourageante réussite de l' opération chirurgicale , il fallait se rendre à l' évidence : on n' aurait pas les gratifiantes images du soulèvement de Prague douze ans auparavant. Retour à Paris.

   Quelques jours plus tard, dans  l' avion Paris-Mexico du petit matin :

   - Un journal, monsieur ? a proposé l' hôtesse de l' air mal réveillée.

   Le gros titre paraissait ne pas avoir eu le temps de sècher : " Le maréchal Tito, président de la République Populaire Fédérative de Yougoslavie, est mort cette nuit ."

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Remy 15/11/2012 16:02

Que c'est bien écrit, en quelques ligne, quelle émotions !