Soixante ans

Publié le par memoire-et-societe

    J' ai rencontré Philippe Soupault une seule fois. C' était au drug-store, aujourd'hui disparu, de Saint-Germain des Prés. J' étais journaliste débutant dans un hebdomadaire ( qui luttait notamment  contre la guerre d' Algérie). Autour de la table, Abel Gance, la cinéaste Nelly Kaplan, fraîchement débarquée d' Argentine et auteure de textes érotiques signés Belen, une consoeur du mensuel " Réalités" dont  je n'ai su que le prénom, Soupault enfin, qui a fait les présentations dans le style surréaliste :

   -Muriel de "Réalités", Nelly, de "Virginité", Abel de "Perpétuité"...

   Puis il s'est penché vers moi et a murmuré :

   -J'ai honte.Je viens d' avoir 60 ans.

   Son visage aux traits fins démentait cet aveu. Les surréalistes avaient toujours proclamé leur culte de la jeunesse qui rimait avec l' amour et la beauté : cela dit, Aragon est mort à 85 ans, Char à 81, Gracq à 97 et Soupault lui-même à 93.

   Ce dernier  était issu d' une famille bourgeoise: père médecin et propriétaire terrien, mère parente de Louis Renault, le Ford français. Mais dès 22 ans Philippe s'était fait connaître comme co-auteur avec Breton de la première oeuvre d' écriture automatique, "Les Champs magnétiques", cinq avant la publication du Manifeste du Surréalisme(1924), sept avant son exclusion du Mouvement. Raison alors avancée contre l' exclu:" trop littéraire". C' était pourtant Soupault qui avait  fondé une revue antilittéraire intitulée par dérision "Littérature" où l'on pourfendait les " littérateurs du territoire" (Barrès, Claudel et consorts) et initiait les multiples chahuts ou manifestations voués à renverser de leur piédestal les écrivains consacrés tels Daudet, Cocteau et Anatole France, le plus insulté de tous.

   Nanti de la gravité professionnelle qui sied aux néophytes, j' avais prévu d' arracher à Soupault des révélations inédites sur le dadaïsme en France et ses premiers pas personnels dans  l'univers de la Révolte, de le presser de questions peut-être  polémiques, à l' affut d'un "scoop". Mais sans avoir bu plus qu'un verre de bière,il a soudain

 commencé à exhorter,sur un ton "Vieille France" et assisté de Gance, malicieux et souriant,  les clients ahuris à la pratique de l'amour libre, à exiger malgré le directeur du lieu ( " calmez-vous, monsieur", répétait-il) le licenciement immédiat de tous les serveurs "en raison de la vulgarité extrème de leur manière de porter un  plateau ", à courtiser la demoiselle du vestiaire en lui récitant des poèmes lettristes.

   J'ai  renoncé à mon ambition d' interview raisonnable. Etait-ce dans ce défi à la "dignité de l' âge"  que se trouvait  une  réponse à mes questions non formulées?  Dans un refus de voir dans la poésie  autre chose qu'un simple support au Manifeste citant  19 individus ayant "fait acte de surréalisme absolu ", dont précisément  Soupault  qui  fêtait ses 60 ans? 

 

Publié dans littérature

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