Senghor et les hommes politiques français

Publié le par memoire-et-societe

J'ai été huit ans, de 1971 à 1979, le collaborateur de Léopold-Sédar Senghor au Sénégal. Le voyant ainsi fréquemment et effectuant des voyages à ses cotés, j'ai recueilli de sa bouche des opinions dont j'ai jusqu'ici évité de faire état en raison de la réserve qu' impliquait mon statut et pour donner, avec le recul,  plus de crédibilité à ses  propos.

J'ai aimé l' homme qu' il était, bon mais lucide, habile sans etre retors. Je le situe dans la lignée des grands humanistes de son siècle, Jaurès, Gandhi, Luther King, Mandéla. De la fin de la seconde guerre mondiale à l'indépendance de son pays en 1960, il a été parlementaire et ministre français. Il a donc fait ses classes parmi le personnel politique de l' époque (on n'y voyait guère de femmes), et noué là des relations qui conféraient un écho particulier à sa parole.

Senghor a connu tout le monde. Socialiste à 20 ans, il a voué au général de Gaulle, dont il a été ministre en 1958, un respect et une fidèlité jamais démentis, meme si cela lui a valu des haines tenaces. Il a conservé à Georges Pompidou, gaulliste également mais passé à droite, après avoir incité en khagne le jeune Sénégalais à lire les éditoriaux de Blum dans " Le Populaire ", une amitié sans faille, comme à Aimé Césaire, (avec qui il a fondé le mouvement de la Négritude), devenu, lui, député communiste de la Martinique.

Blum est mort en 1950. L' évoquant, Senghor n' omettait jamais d' ajouter avec une vraie émotion : " Il était généreux " . Mais c' est le juriste Edgar Faure, avocat au procès de Nuremberg, et dans le gouvernement duquel Senghor a été pour la première fois promu ministre, qui l' a initié aux subtilités et aux arcanes de la vie parlementaire. Avec Mendès- France a existé une estime réciproque, empreinte d' une cordialité qui ne s' est pourtant pas muée en complicité, le rapport au gaullisme y faisant quelque part obstacle.

Dans ce conciliant arc-en-ciel, des ombres : le rival ouest-africain, l' Ivoirien Félix  Houphouêt-Boigny, député puis ministre comme Senghor, et  flanqué d'un redoutable manoeuvrier, François Mitterrand, parfois ministre de la France d' outre-mer. Senghor et Mitterrand n'ont jamais sympathisé. Les évènements les poussaient dans des directions opposées : la concurrence entre l' UDSR-RDA de Mitterrand-Houphouêt et les Indépendants d' outre-mer, autre groupe-charnière auquel s' était affilié le Sénégalais après sa démission de la S.F.I.O, le P.S de l'époque ; puis le ralliement de Senghor à de Gaulle en 1958; enfin et surtout le soutien public du chef d' Etat africain au Général lors des élections présidentielles de 1965 ou se présentait  Mitterrand. Ce dernier, touché par le socialisme à 55 ans, se gaussait ouvertement du " socialisme à la sénégalaise ". " C' est un orgueilleux ", répliquait Senghor, qui a payé chèrement, à  tous les sens du terme, l' entrée en 1976 de son pays dans l'  "Internationale Socialiste ". Quand Mitterrand a accèdé au pouvoir suprème en 1981, le président-poète avait quitté la vie politique depuis un an...

Entre Giscard d' Estaing et Senghor, le courant ne passait guère mieux. Rien ne rapprochait l'agrégé de grammaire du financier : venant à la suite de Pompidou, lecteur d' Eluard et amateur du peintre abstrait Poliakoff , le polytechnicien accordéoniste sorti des chateaux n' offrait guère d'intéret pour le chantre de la Nègritude. Les affinités personnelles ne sont pas étrangères aux rapports interétatiques : durant un septennat, France et Sénégal se sont regardés en chiens de faîence. Senghor avait vite tranché : " Il est intelligent, reconnaissait-il parlant de V.G.E . Mais il est léger... "

 

 

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