Retour à Boris Vian

Publié le par memoire-et-societe

B.Vian, j' y reviens régulièrement. Pélerinage dans ses livres et son jazz. Il avait dix ans de plus que moi : c' était une personnalité toujours très entourée, j' étais un étudiant anonyme. Je l' ai croisé, sans oser lui parler.

Je l'ai croisé au  "Lorientais ", sous-sol de la rue des Carmes ou il venait voir son ami Claude Luter. Lui, Vian, officiait au "Tabou ", que je n'ai pas fréquenté. Je l' ai croisé sur les planches des "Bains Deligny ", une péniche-piscine près du pont de la Concorde,son visage délicat émergeant d'un buisson d' admiratrices. Je le trouvais " classe ".

Un soir de 1955, je suis allé l' entendre aux " Trois Baudets ", près de la place Blanche. En pleine guerre d' Algérie. Quand il a entamé " Le Déserteur ", deux hommes et une femme, dans une loge du fond, se sont mis à l' interpeller violemment.

Vian s' est arrêté, très pâle, et leur a dit : " Ne croyez pas que je vais me dégonfler ". Les insultes ont redoublé tandis qu'une partie de la salle scandait : " Continuez ! Continuez ! ". Boris Vian a repris sa chanson,est allé jusqu' au bout, puis  s' est  tu, immobile face à la salle l' applaudissant. Les perturbateurs ont fini par se lever et sortir.

Vian, c' était le super-doué : centralien, trompettiste, romancier, parolier, traducteur, dramaturge, poète, cinéaste, je ne sais quoi encore. Un moraliste pince-sans-rire. Sa morale, il ne la dispensait pas dans de fastidieux ouvrages, même s'il avait projeté de rédiger un  " Traité du civisme " prometteur, il l' exprimait dans un humour ravageur. Je songe ici à une anecdote qui illustre le propos : pendant l' occupation, passant aux Champs- Elysées, il avise une affiche antisémite représentant un repoussant banquier juif  tendant des mains crochues au-dessus du globe terrestre. Vian se précipite vers l' affiche en criant : " Grand-papa ! ah, grand-papa !..." Quelle réplique plus "morale " à la haine raciste ?

De la mélancolie s' affichait pourtant dans son regard. Pressentiment d' une mort prématurée ( à 39 ans ), rendue prévisible par une insuffisance aortique remontant à l' enfance ? ou, plus encore, déception qui accompagne la conscience impuissante de la dérision et la solitude du sceptique ? Vian riait : du Pouvoir, de l' Armée, de la Police, de la Connerie en général, pour éviter de montre qu' il s' en affligeait. C' était sa pudeur.

Il s' étonnerait de découvrir le produit de consommation qu' est devenue sa littérature, lui qui, de refus d' éditeurs en retours de librairie, a galèré pour écouler des romans estimés " non vendeurs ". De cet échec- là , il a souffert. Plus encore que de son renoncement obligé à la trompette. De son vivant, il n' était que le prince de Saint-Germain des Prés, de ses caves, de la sulfureuse réputation du jazz et de l' existentialisme, thème surexploité par la presse à sensation.

Les années ont établi Boris Vian dans sa dimension exacte : celle d' écrivain, père de six romans reconnus, d' un recueil de nouvelles, d' une pièce de théâtre et d' une foule de sketches, de chroniques, de chansons, de pochettes de disque, de textes de conférence et d' articles de journaux. On l' étudie dans les universités. Comme Sartre avec qui il a collaboré aux "Temps Modernes ". Comme Queneau, son compère au Collège de ' Pataphysique ( parodie de science fondée par Alfred Jarry  en vue de produire des oeuvres " ubuesques " ). Comme Prévert, son voisin de la Cité Véron, annexe du Moulin Rouge.

La récupération académique, médiatique et commerciale n' a pas réussi  à atténer son aura dans le jeunesse  parce que Vian n' a cessé de vivre jeune, chanter jeune, écrire jeune, c' est - à dire insolemment, généreusement. Lisez et relisez. Restez  jeune jusqu' à la fin.

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