Nantais

Publié le par memoire-et-societe

   Le lycée Georges-Clémenceau de Nantes mériterait une " Histoire particulière " qui, à ma connaissance, n' a pas été écrite ( une histoire officielle a été publiée en 2008 à l' occasion du bi-centenaire de l' établissement initialement dénommé "Grand Lycée de Nantes").
   Cela non en raison du nombre considérable de célébrités qui l' ont fréquenté, en vrac Chateaubriant, Corbière, Jules verne, Clémenceau lui-même, Lefèvre Utile ou Olivier Messiaen, mais pour la révolution culturelle dont, sans vraiment le savoir, il a été la source à la fin de la 1ère guerre mondiale.

   Tout commence par la personnalité de Jacques Vaché qui en 1913, à 18 ans, se fait renvoyer du bahut avec trois autres potaches, dont un certain Bellemère,connu plus tard sous le nom de Jean Sarment, pour " écrits subversifs ". L' année suivante, Vaché se retrouve au front, y est blessé, et retourne à Nantes pour y être soigné. C' est là , en janvier 1916, qu' il tombe entre les mains d' un interne en médecine parisien : André Breton.Ce dernier est vite subjugué par la personnalité et le comportement de ce dandy désinvolte qui lui révèle Jarry et se veut un umoriste (sans h), un pornographe du dessin et un peintre cubiste absolument scandaleux.

   Leur amitié prend fin avec la mort étrange de Vaché le 6 janvier 1919 dans une chambre d' hôtel. Vaché aurait succombé à une surdose d' opium. Sous le coup de l' émotion, Breton n' hésite pas à rapprocher ce décès des assassinats de Jaurès en 1914 et du leader spartakiste allemand Liebknecht, le 16 janvier 1919, quelques jours donc après la disparition de Vaché.L' empreinte de Vaché sur Breton ne se démentira plus. Ce dernier préface la même année la publication  des " Lettres de guerre ", où il distingue une " introduction au dadaïsme " et un adieu à la vie en forme d'ultime manifestation d' " umour ". Il institue ainsi l' ex lycéen nantais en précurseur du surréalisme.

  Camille Bryen, de son nom véritable Briand ( d'où le choix d' Aristide comme pseudo pour accroître la confusion avec l' homme d' Etat, lui aussi ancien élève du lycée Clémenceau ) entretient la flamme dans la bohème locale des années 25. En butte aux vengeances de la "bonne société " dont il dénonçait, en " écrits subversifs" eux aussi, les turpitudes (" affaire de la Close"), il gagne Paris en 1927 où il est aussitôt accueilli par les surréalistes. Il a 20 ans: recueils de poèmes, dessins,collages, peintures tachistes se succèdent. Arp, Duchamp, Picabia sont ses référents dans le milieu restreint de l' avant-garde artistique. Après guerre, il figure, avec Wols, Hartung, Mathieu, parmi les principaux représentants de l' " Abstraction lyrique " et son ami Audiberti, avec lequel il hante Saint-Germain des Prés, lui consacre un premier ouvrage.
   Bryen a cessé d' écrire pour se concentrer sur la peinture et la gravure jusqu' à sa mort en 1977. Il reste un nom marquant de " l' Ecole de Paris " : Butor, Mathieu, Restany, Marc Alyn, célèbrent son travail  " au- delà du tâchisme ". Il fait toujours l' objet de multiples expositions et acquisitons par les musées français et étrangers.

   Nantais encore, une des "gloires" du lycée Clémenceau, Louis Poirier, alias Julien Gracq. Il y est interne à partit de 1921 et n' y glane pas moins de sept prix d' Excellence et trois prix du Concours général.Entré à Normale Supérieure à 19 ans, Poirier découvre le Surréalisme à travers la lecture de Nadja. Agrégé d' Histoire-Géographie et diplômé de Sciences Po, il se retrouve professeur...au lycée Clémenceau. Là n' est pas ce qui compte: militant du Parti communiste du Front populaire au pacte germano-soviétique, il peine à concilier son engagement politique avec les débuts de son écriture qui se situe aux antipodes du " réalisme socialiste " prôné par le Parti.

   Son premier roman, " Au château d' Argol " qu'il signe de son pseudo Gracq, refusé par Gallimard mais accepté par José Corti avec une participation de l' auteur à la publication, l' apparente à Lautréamont, autre idole de Breton. Le pape du surréalisme ne tarit donc point d' éloges. La première année de parution, l' ouvrage est vendu à 130 exemplaires, mais l' engouement bretonien ne se relâche pas. Juste retour des choses, Gracq consacre en 1948 un livre à Breton, l' " héritier " de Vaché.

   L' une des denières oeuvres de Gracq, " La Forme d' une ville ", revêt un caractère particulier : celui d' une commémoration de la naissance intellectuelle de Louis Poirier, Jules Verne, Jacques Vaché et... André Breton, Nantais d' occasion. Une boucle semble  bouclée. 

Publié dans culture

Commenter cet article

mch 07/02/2013 13:25

précision : Jacques Vaché et André Breton se sont rencontrés en 1916 dans un autre lycée nantais, le lycée Gabriel Guist'hau, transformé alors en hôpital militaire. (une ancienne lycéenne de
Guist'hau, alors lycée de jeunes filles)