Lettre à un vieil ami de province

Publié le par memoire-et-societe

   Cher ami,

   Je m' excuse pour ce long silence, mais nous avions, Christiane et moi, repèré sur Internet, à une heure et quart de TVG, une fermette nantie de 4000 mètres carrés de terrain. Nous avons été sur place, nous avons signé. Il a fallu quelques travaux : refaire les peintures et l' installation électrique, réaménager la salle de bains, mais bon...

Ainsi, vois-tu, nous avons fait le grand saut, quitté (partiellement) Paris. Christiane se voyait  volontiers  jardinière et moi  mémorialiste. Nous projetions de devenir les touristes de notre ville natale et d' améliorer ainsi  la qualité de notre fin de vie. L' évolution de la capitale n' est-elle pas décevante ? Regret de sa transformation en musée assailli par des  Emergents se ruant sur les sacs Vuitton et les parfums Chanel. On n' arrive plus à circuler rue de la Chaussée d' Antin.

   Ici, nous nous sommes efforcés aussitôt d' entrer en relation avec des gens du pays. Le  voisin le plus proche est un exploitant agricole qui alterne entre son tracteur climatisé et sa Porsche. Le fils roule en quad, et l' épouse en Clio aubergine. Nous les avons conviés à l' apéritif. Le père est  venu seul, en retard. La mère a  justement cours de généalogie le jeudi.

   Curieux : plus nous nous montrions, avec Christiane, soucieux de la région, ouverts à ses traditions, débordants du désir d' insertion, plus le voisin se renfrognait. Peut-être percevait-il dans le ton de Christiane, ou ses questions, quelque paternalisme, ce qui n' était pourtant pas le cas ? Quand elle faisait allusion à des évènements qui  prouvaient au contraire que nous le traitions d' égal à égal, par exemple à  l'  exposition d' antiquaires qui se tenait  au même moment dans le quartier Saint-Germain, il se murait dans le silence.

   Pour relancer le dialogue, je l' ai interrogé sur ses loisirs. " Des safaris au Kénya, ou des randos dans le bush australien ", a-t-il indiqué.

  - Et Paris ? ai-je osé.

   -Ah non alors! on peut pas se garer et les serveurs sont grâcieux comme des portes de prison.

   Toutefois, il se rendait régulièrement à Bruxelles pour manifester en faveur de la PAC.

   A la longue, son regard m' interpellait, et  j' y  lisais ces mots surprenants : " Toi, le Parigot, ne va  pas croire que  tu  m' impressionnes avec  une bicoque rafistolée et  ta retraite des cadres ". Il a évalué notre  " pièce-à-vivre ", repeinte  blanc cassé, puis lâché ; "  Du temps où c' était à mon oncle, ici y  avait  l' étable, vingt vaches au moins ".

   Son idée fixe, c' est les prochaines Municipales. Il espère être  tête de liste sur la liste apolitique de droite  "  où l' on ne s' occupe que d' intérêts locaux " :

   - Les sortants de gauche, on va les vitrifier, avec toutes les conneries des  socialistes, prédit-il.

   Cet aspect, bien fragmentaire, de notre transhumance, a un peu décontenancé Christiane, et son enthousiasme pour l' horticulture s' en est ressenti. Je me souviens qu' en prépa à H.IV, débarquant de Bretagne, tu répétais : " Le parisianisme est une tare française", et moi, jacobin marxisant, je me rebiffais. Aujourd'hui, l' image de Paris est sans doute  plus prestigieuse parmi les étudiantes chinoises  que dans nos régions. Le rapport avec la province a bougé, et  la capitale n' est souvent qu' un tremplin dans une carrière, no more.

   D' ailleurs à peine en retraite, le Francilien, surtout  banlieusard, se hâte de filer, vers l' ouest ou dans le sud. Mais ne triomphe pas : j' ai toujours besoin de Paris, même si c' est  un Paris qui, chaque jour hélas, n' existe plus ou existe autrement. Nous approchons la fin octobre, Christiane ne se montre pas fâchée de retrouver bientùot son 4ème sur la place Saint-Georges. Qu' en dis-tu?

   Claude.

 

 

 

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costa janine 17/09/2014 14:43

j'aime ces réflections qui sont trés juste ayant passer ma jeunesse à paris dans l'endroit ou j'habite dans le sud de la france on m'a toujours considérer parisienne les gens sont chauvins , et ne me prener pas comme l'un des leurs ,mème ma famille proche du coté de mari .je remercie jean pierre de l'avoir écrit .jc avec mon amitié que je suis