" Les Français "

Publié le par memoire-et-societe

Je n'écoute pas tout le  temps l' obsédante musique de la campagne présidentielle. Quelques notes le matin , quelques mesures le soir. Je vadrouille aussi sur Internet, mais avec modération. J'ai néanmoins observé le penchant de tous les candidats, sauf peut-être ceux d' extrème gauche, à faire parler les autres sous la vaste appellation " les Français ". Etant Français, je ne peux donc m' empêcher d' éprouver de la curiosité à l' idée de découvrir ce que je  pense,  préfére ou rejette, et , de façon plus large, d' apprendre ce à quoi je rêve plus ou moins consciemment.

La disposition d' esprit de chaque postulant tendant à révéler  à 45 millions d' électeurs les attentes et aspirations d' un nombre équivalent de citoyens en âge de voter, ne manque pas d' impressionner. Ces solennelles Annonces qui ramassent d' un coup jeunes et  vieux, mâles et femelles, colorés et incolores, Philippe de Rotschild et Dupont  Mamadou, ne relève-t-elle pas en vérité de l' art le plus consommé de la communication en permettant audit candidat de s' exprimer à ma place de Français, de fondre d' autorité mon individu dans la Nation, pîquant au passage ma souveraineté civique en vue de servir son potage électoral ?

Les expressions employées dans de telles Adresses au peuple, prenant de vitesse  toute réaction de ma part ( " Les Français ne comprendraient pas que...") ou engageant résolument  ma décision ( "Les Français ne souffriront pas que..."), revêtent malgré tout  quelquechose de virtuel. Car le seul agglomérat de 45 millions de votants (moins en fait si l' on défalque abstentionnistes et bulletins blancs exclus d'une citoyenneté " responsable ") ne saurait représenter la France, personne morale d' une autre étoffe, dont les habitants, quoique détenteurs d' un même passeport, sont  les composants divers et variés,  éphémères et multiples.

Le pays, fragilisé par la combinaison du vieux  jacobinisme, du projet européen et de la mondialisation, entre mal dans l' entité idéalisée et fusionnelle de ceux qui nous convient à les suivre comme, c' est le cas de le dire, "un seul homme",  que " les Français" ne sont déjà  plus .

En des  temps bien délicats ou la démocratie libérale (lire: le capitalisme contemporain) se consacre à des élaborations financières manipulées par une pseudo "opinion publique " (médias-sondages-intérêts oligarchiques), et  tend à faire de nous, "les Français ", autant de duplicata voués à abandonner leur identité de personne et à se débarrasser de leurs petites économies de valeurs, j' ai peine à me sentir concerné.

Je songe alors à la remarque de Senghor qui, interpellé par un opposant lui reprochant d' être resté  "trop français", tout en lui jetant au visage une critique de Giscard d' Estaing sur sa politique " trop socialisante ", rétorquait , désabusé : " Chacun ses Français..."

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