Lafargue ou les rebonds de la postérité

Publié le par memoire-et-societe

 Paul Lafargue, médecin et métis d'origine bordelaise, s' est rendu célèbre à la fin du 19ème siècle en introduisant en France les conceptions politiques de Marx dont il avait épousé la fille Laura. Emprisonné pour agitation lors des émeutes ouvrières de Fourmies puis élu député socialiste de Lille, Lafargue sort de sa cellule à Sainte-Pélagie pour aller s'asseoir sur son banc au Palais-Bourbon. Son fort caractère, son inlassable militantisme, sa réputation internationale en font, jusqu'à son suicide en 1911, un personnage "médiatique", pour emprunter un terme en vogue. A ses obsèques, devant le Mur des Fédérés et 20.000 assistants, se côtoient  Jaurès, Lénine, Vaillant, Guesde et  Kautsky.

Surviennent la guerre mondiale, la révolution russe, la scission du mouvement socialiste. Le Lafargue-militant est emporté, oublié. C'est seulement un demi siècle plus tard que débute, grâce notamment aux Surréalistes qui l' ont exhumé avec  leur fameux  "Lisez-Ne lisez pas", la résurrection du Lafargue-penseur, à partir de deux thèmes sensibles aux générations nouvelles : le droit  "à la paresse ", et celui à la mort choisie.

" Le Droit à la paresse " est d'abord un opuscule paru en 1880 en réponse au Droit au travail de 1848 et surtout au discours de Thiers, futur bourreau de la Commune, engageant le clergé à louer  la " valeur travail " (tiens, tiens... ) et  à " "apprendre à l' homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non pour jouir " (sic ).

A l'époque, le concept  meme de " congé payé " scandalisait, il est vrai, un patronat imposant la journée de dix heures et  le travail de nuit aux femmes et aux enfants. La simple évocation d'une réduction d' horaires soulevait sa haine. La presse organisa autour du libelle subversif  la conspiration du silence. Mais la question restait  posée : est-on sur terre pour s'épuiser à mériter le Ciel en enrichissant une minorité de possédants, ou est-on en droit de désacraliser l'obligation de peiner pour survivre? Depuis une quinzaine d' années, le livre a fait l' objet de multiples  rééditions, de colloques, de pièces et...d' une chanson de Georges Moustaki. Si l' idée n' a plus rien de sulfureux, elle continue néanmoins de valoir à Lafargue une image de précurseur

Plus délicat  se présente toujours le thème  du suicide, tabou que l'écrivain assimilait au droit pour chacun de mourir au moment qu'il souhaitait. Lafargue, alors qu' il allait atteindre 70 ans, avait programmé sa fin : " Sain de corps et d'esprit, annonçait-il, je me tue avant que l' impitoyable vieillesse qui m' enlève un à un les plaisirs et les joies de l' existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge, pour moi et pour les autres."

Le 25 novembre 1911, Laura et lui assistent à une pièce de théatre à Paris. Ils regagnent ensuite leur domicile de banlieue, Grande Rue à Draveil. L' ancien député a préparé l' acide cyanhydrique qu' il injecte au poignet de son épouse et au sien. Le souci de ne pas finir "légume " est aujourd'hui général, la pratique du " débranchement " pour abréger  la souffrance devient monnaie courante. Mais en 1911, c' est la société entière qui condamne  sans appel  le suicide et  l' euthanasie : l' exemple spectaculaire des Lafargue a donc contribué à l' évolution progressive des esprits  vers le  choix  de " la mort dans la dignité " qui fait  désormais  partie du débat  public et  participe de la notoriété post -mortem du gendre de Karl Marx.

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