La vieille Europe et la mer

Publié le par memoire-et-societe

Comme prévu (voir blog "Exploser l'euro" du 22 novembre dernier), l'Angleterre s'est désolidarisée du projet  de sauvetage européen approuvé le 9 décembre par les 26 autres pays membres de la CEE.

Dans le cas contraire,le Premier britannique risquait d'être désavoué par le Parlement ou dominent,malgré les travaillistes et les démocrates-libéraux, les conservateurs eurosceptiques, et par l'opinion publique (une large majorité d'Anglaises et d'Anglais sont hostiles à la construction européenne). Le fond du problème n'est donc pas le choix personnel du chef du gouvernement : c'est le pays lui-même.

L'opposition au continent a des racines historiques et des motifs conjoncturels :

     -depuis des siècles la hantise de l'Ile est une alliance franco-germanique qu'elle perçoit comme un danger direct pour son influence politique, son commerce international et son identité culturelle. G. Pompidou, à la différence du général de Gaulle, avait soutenu (comme contrepoids à l'Allemagne...) l'entrée en 1973 du loup, ou du lion si l'on préfère,britannique dans la bergerie des six fondateurs du traité de Rome. Ce ne fut dès lors qu'obstructions,remises en cause,exigences de dérogations et de privilèges,litiges subalternes et incessantes contestations,Mme Thatcher allant jusqu'à réclamer le remboursement de la contribution financière du Royaume Uni. Il aura donc fallu 38 ans et une crise existentielle pour que le Continent se résolve à l'idée d'une Europe à deux vitesses et à la préférence d'une perspective fédérale plutôt qu'à la stagnation dans le libre échange.38 ans pour admettre que l'Angleterre a deux priorités:l'alliance atlantique, c'est-à-dire l'adéquation de sa diplomatie à la politique américaine, et la sauvegarde d'un Commonwealth qu'elle ne maîtrise d'ailleurs plus. Ensemble de considérations stratégiques agrippées à la City comme à une planche de salut, où le continent européen ne peut figurer que comme un intrus. Du coup, l'anglomanie régnant dans l'entre-deux guerres chez les dirigeants français s'est-elle volatilisée...

     -le monde anglo-saxon vit une poussée de francophobie (et de germanophobie par la même occasion) particulièrement forte. Ce mélange récurrent de dépit et de dédain, stimulé par la percée de l'euro, se matérialise quotidiennement dans les tabloïds londoniens,ou tout ce qui rappelle les "grenouilles" est d'emblée ridiculisé et dénigré. Quitte à traverser ensuite la Manche pour aller se faire convenablement soigne (1). Aux U.S.A maintenant, les Français sont, pour l'homme de la rue, l'objet de préjugés peu flatteurs : ingrats(c'est-à-dire désobéissants), non fiables, colonialistes et prétentieux. Quant à la France proprement dite, "pays secondaire",  parlant "une langue morte", elle a le front de songer à jouer avec les Grands. N'évoquons pas les nations de la zone Pacifique : tout ce qui touche aux Gaulois et aux Papistes est depuis longtemps indésirable de ce coté-là de la planète, amplifiant ainsi les sentiments de la lointaine mère patrie.

Cette animosité peut avoir cependant son effet positif:inciter à une accélération de l'intégration continentale dans un univers désormais multipolaire. La liberté pour l'Europe réelle de se réorganiser permettra alors  de nouer de nouvelles relations avec les Emergents et de se dégager du modèle atlantique dominant. Bonne croisière de haute mer pour David Cameron.

 

 

(1)L'arbitrage de la finale de Coupe du monde de rugby ou les Français  se sont vus ouvertement volés au profit de la Nouvelle Zélande est à cet égard un épiphénomène sans doute anecdotique, mais malgré tout significatif.

 

Publié dans politique

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