La solitude de Maurice Loutreuil

Publié le par memoire-et-societe

   Il était né en 1885. Il est mort en 1925. Il n' a été reconnu comme peintre à part entière de l' Ecole de Paris qu'en 1965. Ce fils d' un clerc de notaire sarthois n' avait pas choisi la facilité: objecteur de conscience, atteint de tuberculose généralisée, artiste maudit, son existence a été une somme d' obstacles qui l' ont mené à une solitude proche de la misanthropie.

   Il a portant bénéficié, comme Van Gogh avant lui, de la solidarité constante d' un frère, Arsène, notaire à Mamers. Loutreuil,fou de peinture et de musique, se tourne d' abord vers la fresque qu' il part étudier en Italie.C' est là que va le chercher la guerre, après qu' il ait été reconnu " apte au service auxiliaire". Il opte pour l' insoumission ,gagne la Sardaigne et Naples où il est finalement arrêté et livré aux autorités françaises en 1916. On l' incarcère à Marseille : il obtient un non-lieu pour " folie raisonnante à type social".

   Il ne traine pas.En 1917, il est en Tunisie, vivant de la vente de portraits au crayon payables 1 franc. Mais il peint avec rage, dévoilant le trouble d' un art où  germe l' expressionnisme. Sa violence, la puissance de son trait, le projettent au-delà du fauvisme de ses débuts. Il est déjà un passeur de témoin.

   La guerre achevée, il rentre. Le monde a changé: la fresque est démodée, le surréalisme puis l' abstraction tiennent le haut du pavé à Montparnasse où se bousculent les artistes du monde entier. Il collectionne les petits boulots, s' éprend de l' aquarelliste Suzanne Dinkes, amie de Breton et de Masson, qui l' éconduit. De Céret, cité du Roussillon familière à Soutine, il écrit à son frère en 1919 : " Je vis seulement de pain et de quelques légumes (...) me passe de lait, beurre, fromage, linge blanc, matelas, café, tabac, coiffeur, etc. et de femme! "

   Nouveau retour: ses toiles ne peuvent le faire vivre mais une part d' héritage lui permet de s' acheter un pavillon à Belleville. Il y crée un "Salon des Oeuvres anonymes " qui le met en contact avec de nombreux mouvements d' avant-garde, bien qu' il n' adhère à aucun et s' obstine à s' isoler intellectuellement. 

   Peu à peu, sa peinture trouve un écho.Une galerie récupère son Salon où expose Matisse. Il se met à peindre des "Nus", mais c'est toujours la dèche. Il loue Belleville et s' aménage une cabane en planches où il meurt de froid au fond du jardin, confessant: " Mon existence s' est continuellement écoulée dans une telle horreur que je me suis depuis longtemps déjà désolidarisé d' avec mes contemporains. "

   Soudain, il part au Sénégal, parcourt la Guinée dans des conditions telles qu' elles dégradent un peu plus sa santé. Il revient épuisé, participe encore au Salon d' Automne de 1924. On l' amène à l' hôpital Broussais. De son lit, il écrit  sur ses modèles artistiques, Cézanne, Rodin, Renoir. Pendant ce temps, son atelier brûle à Belleville. Son ami et disciple Christian Caillard, neveu d' Henri Barbusse, parvient à sauver la plupart de ses toiles.

   Loutreuil s' éteint seul en janvier 1925, à moins de 40 ans, alors que le critique André Warnod recense les peintres français et étrangers appelés à représenter, selon la formule qu' il a créée à cet effet, " l' Ecole de Paris", les Derain, Léger, Chagall, Picasso, Modigliani et tant d' autres, devenus riches et célèbres. Loutreuil, lui, attendra des décennies avant de voir son nom et son oeuvre (environ 350 tableaux ) associés à ceux de cette prestigieuse phalange.

Publié dans culture

Commenter cet article