L' émigration silencieuse

Publié le par memoire-et-societe

  Avec ses innombrables retournements, l' Histoire n'a jamais économisé les paradoxes. Nous l' avons mentionné dans "Clio et les Grands-Blancs" (1), s' agissant de l' immigration africaine en Europe qui a conduit les populations indigènes à s'expatrier vers les anciennes métropoles, y reproduisant, au sein de banlieues ghettoîsées, les conditions de vie et d' habitat (blog "Triangle post-colonial" du 13/8/2011) des capitales territoriales des Empires.

   Il existe désormais des situations que l'émergence de zones auparavant non économiquement développées rendent inédites: l' arrivée en ces lieux d' immigrés en quête d'emploi provenant de l' ex pays colonisateur. Tel est le cas avec la migration croissante de Portuguais vers l' Angola, due à une décennie d' expansion spectaculaire de celui-ci L' heure est au retour, discret,du descendant ou du compatriote du colon. 

   Vieille possession du Portugal dans le sud-ouest africain et forte aujourd'hui de vingt millions d' habitants, la République d' Angola n' a accèdé à l' indépendance qu'en 1975. Le pétrole avait commencé à y être exploité en 1954 : le pays est  membre de l' OPEP depuis 2007. Son taux de croissance est de près de 10% l'an (15%  pour l'industrie). La société française Total y possède un gisement sous-marin géant, Pazflor. Chinois et Américains sont également présents.

   Cette oléocratie dynamise naturellement une économie globale qui sollicite des cadres et des techniciens absents du marché local et ouvre des perspectives inespérées à la main d'oeuvre qui accourt d' un Portugal lourdement embourbé dans la crise. L' attrait du "pétro-diamant" ( l' Angola est en même temps un gros producteur de pierres précieuses ) sur les jeunes et les chômeurs lusophones se fait irrésistible. Les activités dérivées (sous-traitance,commerce, services )offrent de leur côté de multiples possibilités dont la population autochtone est incapable de profiter : faute de qualification 70% des indigènes végètent sous le seuil de pauvreté, de ce fait le revenu par tête et l' espérance de vie sont parmi les plus bas du continent, le chômage et l' analphabétisme voisinent 50%, les écarts de richesse ne cessent de croître.

   On  débouche  de la sorte sur une configuration curieuse : la reconstitution,quarante après une décolonisation formelle, sui

vie d' une longue guerre civile, d' une domination étrangère qui fait de l' ex-colonisé l' assistant de l' ex-colonisateur pour l' écopage de ses sans emploi, bref sur une sorte de recolonisation par l' économie à partir des difficltés  " métropolitaines"  du moment. Occasion de souligner un problème majeur du sous-développement: l' insuffisance chronique (et voulue ?) de formation de cadres autochtones, et le rôle de " vase communicant " que la spéculation financière entend faire jouer aux "émergents", structures d' accueil secondes de la main d' oeuvre nomadisée dont elle a besoin. Laquelle pérennise d'ailleurs le fossé  technologique qu'aucune décolonisation n' a pu entamer.

   L' immigration silencieuse ne doit évidemment pas grand'chose au hasard. Grecs, Espagnols, Italiens et autres entrent eux aussi dans la stratégie relookée d' un Capital qui  "assouplit" les salariés par les délocalisations et le tarissement des anciens bassins d' emploi en vue de sauver sa propre domination sur le marché mondial.

 

   P.S. Il n' est pas évoqué ici des migrations plus singulières et moins signifiantes : par exemple, l'exil de 10.000 jeunes Français par an au seul Québéc, ni celui de nombreux retraités au Maroc qui offre aux pensionnés européens l'avantage d' un pouvoir d' achat accru et d' un climat plus ensoleillé...

 

(1)"Clio et les Grands-Blancs, la décolonisation inachevée " ( éditions Libertalia, 2010 )

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