Jean Carrive : la Culture contre l' Histoire

Publié le par memoire-et-societe

Il est réconfortant de songer que, malgré les trois guerres qui ont déchiré entre elles la France et l' Allemagne, l' intensité des échanges culturels n'a de fait jamais baissé. Artistes et intellectuels divers ont en effet continué d' enjamber le Rhin, s' influençant et s' inspirant mutuellement.

Le fauvisme, le cubisme, le surréalisme en France, le Cavalier bleu, le Pont, Dada en Allemagne ou en Suisse allemande,

Kandinsky et Gropius d' un côté, Matisse et Le Corbusier de l' autre, ont illustré une symétrie et une complémentarité spectaculaires.Comme en réponse à Nietzche, Heidegger, Rilke et Kafka qui engageaient la philosophie et la litterature modernes de langue allemande sur des voies inédites, Zola, Proust, Céline et  Camus renouvelaient  totalement le roman français.
Entre ces deux pôles " qui avaient des choses à se dire", galeristes, revuistes, traducteurs, jouaient les intermédiaires. Jean Carrive a incarné l' un de ces relayeurs culturels

A Bordeaux, ou il est né et décédé dans une famille protestante modeste, on pourrait compter sur les doigts d' une main les gens pour qui son nom évoque quelque chose. Il y avait du d' Artagnan chez lui, et  André Breton y a même flairé du Rimbaud quand en 1923 il  a invité à venir à Paris ce "terroriste gascon " pour l' inscrire l'année suivante sur la liste des 19 noms énumérés dans le Manifeste ( du Surréalisme ) des  personnes ayant " fait acte de surréalisme absolu ". Du Mouvement, qu' il quitte en 1927, en même temps qu' Artaud, Delteil, Soupault, Limbour et Vitrac,Carrive garde une inaltérable  empreinte par son goût de l' hérésie et son penchant pour l' écriture automatique.

Mais ce sont la poèsie et la philosophie allemandes qui lui offrent soudain la  perspective qu' il espèrait : Schlegel plus que Marx, Hölderlin et Novalis avant Goethe et Schiller. De Magdebourg à Düsseldorf et Göttingen, il multiplie les "petits boulots ", poursuit une licence d' allemand, se lie avec Max Ernst, et écrit, en pleine montée du nazisme, des poèmes mystiques.A Breslau, il épouse Lotte, fille d'un architecte juif  francophobe.Le  "mousquetaire égaré en Silésie " désarme son beau-père en se passionnant pour deux auteurs que lui fait découvrir Lotte : le poète autrichien Rainer Maria Rilke et le romancier tchèque Franz Kafka.

Qand il rentre en France, il a trente ans et s' applique aussitôt à traduire ce dernier. Alexandre Viallatte l' a précédé. Marthe Robert le suivra. Evitant un retour à la vie littéraire parisienne, il se fixe dans une maison paysanne que sa famille possède en Gironde. Là, il accueille Balandine, amie de Rilke, mère de l' écrivain Pierre Klossowski et du peintre Balthus, avant d' y  abriter des membres de sa belle famille et des antinazis allemands.
Ses premières traductions de Kafka, " Au bagne " et " L'épée ", paraissent en 1939, au moment de la déclaration de guerre, dans l' ignorance et l' indifférence générales. Carrive choisit dès 1940 de Gaulle, avec lequel il correspond. Parallèlement, il étudie les théologiens germanophones  Thomas Platter et Karl Barth. La traduction de " La muraille de Chine " est publiée en 1944 par Pierre Seghers. Le Praguois  reste encore confidentiel , étouffé par la découverte des écrivains américains après quatre ans d' abstinence. Cependant,  la santé de Carrive, gravement  pulmonaire, décline avec rapidité. Il est contraint d' arrêter l' importation des  nouveaux auteurs allemands à révéler au public français. Le 21 janvier 1963, Klossowski prononce au cimetière Girardin de Bordeaux sa "Commémoraison ", révérence à l' homme qui s' était voué à la conciliation  de deux hautes Cultures européennes  regrettablement séparées par les avatars de l' Histoire.

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