Janus président

Publié le par memoire-et-societe

   "Président et poète, comment conciliez-vous les deux?", la question a toujours agacé Senghor. Pour lui, action poltique et activité culturelle, dont la poésie était une manifestation aboutie,formaient un tout. Le problème n' était donc pas de "concilier" mais d'aménager le temps nécessaire à l'exercice, simultanément, de l' une et de l' autre,en observant leur complémentarité.

   La responsabilité politique requiert les horaires inflexibles du protocole et un propos savamment calibré, la création poètique se fonde sur le rythme mystèrieux de la vie intérieure, une consommation différente de la durée, accordée aux avatars ou aux caprices de l' imaginaire. Comment loger dans dix huit heures quotidiennes d' éveil -Senghor ne dérogeait qu' exceptionnelle-

ment  au minimum de sommeil indispensable à son équilibre- la double tâche qu' il s' assignait?

   De l' étudiant au chef d' Etat, pas un seul de ses " rôles" professionnels, pédagogiques ou politiques successifs n' est venu perturber son hygiène de vie. Couché tôt( sauf impératif diplomatique) et levé tôt, sans souci de saison et de climat, le président sénégalais ne renonçait jamais à sa demi-heure de gymnastique matinale et à ses trente minutes de lecture le soir avant de dormir. Sa rigueur, sa frugalité ( ni alcool ni tabac), et une ponctualité héritée des missionnaires bretons et alsaciens de son enfance, témoignaient d' un sens de l'organisation et d' un esprit de méthode sans lesquels il ne pouvait normalement fonctionner.

   Ainsi,la longueur de toute audience, quelle que fût la qualité du visiteur, était-elle préalablement arrêtée. L' huissier introduisait l' interlocuteur à l' heure dite dans le  bureau cerné de hautes tapisseries de la Manufacture nationale de Thiès, pour venir le rechercher à la minute prévue. A chacun d'exposer son affaire et d' obtenir une réponse dans le délai imparti.Exigeante expérience !

   Tous les sujets étaient abordables: du plus local au plus planétaire, du plus prosaîque au plus philosophique.Faire précèder l' entretien d' une courte fiche de présentation dont la langue et le style devaient se montrer irréprochables, prédisposait à un contact rendu aisé par l' impression présidentielle d' avoir à faire à un esprit clair qui ne va pas gaspiller le temps précieux de celui qui l'écoute.

   Senghor, justement, écoutait beaucoup, intervenait peu, concluait brièvement. Il n'avait pas en vain été à la rude école du général de Gaulle. Quand un problème méritait une attention paticulière, le président demandait un rapport écrit complet; susceptible d'engendrer un acte décisionnel.

   A dix huit heures, il quittait son bureau, escorté de son aide de camp, et regagnait l' appartement privé, en haut du Palais. Nul, en principe, ne devait l' y déranger. Devant ses fenêtres, face à l' île de Gorée rôtissant encore au soleil, il contemplait l' océan, le manège des cargos arrivant d'autres continents, et se mettait jusqu' au dîner à composer des élégies qui l' extrayaient de la solitude du pouvoir.

   Etait-ce un " bon président"? celui qui convenait, à ce stade de l'Histoire,à son pays? Sa popularité de barde des pasteurs et des paysans de la  brousse africaine l' a déjà fait passer à la postérité. La volonté d' intègrer politiquement la Culture à l' économie du Développement ,propre à  ce Janus moderne, ne cesse depuis  trente deux ans qu 'il a quitté la vie publique de gagner du terrain.

 

 

 

 

 

 

 

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