Honneur et distinction

Publié le par memoire-et-societe

J'ai la Légion d'Honneur. Je ne la porte pas. Ceux qui la dénigrent le plus sont souvent ceux qui ne l'ont pas mais voudraient l'avoir. D'autres l'arborent, qui ne l'ont pas reçue, ou bien s'octroient un grade supérieur: par exemple " officier " quand ils sont "chevalier". Le port illégitime de décoration, délit plus fréquent qu'on ne croit, est puni par la loi. J'ai connu quelqu'un qui avait cousu le ruban sur sa robe de chambre.

La Légion d'Honneur, comme l’Académie française, est à la fois source de dérision et de dépit. Elle est depuis longtemps matière à plaisanterie chez les chansonniers et cible de choix pour l'esprit frondeur des Français. Il parait qu'une centaine de milliers d'entre eux possèdent actuellement cet objet brocardé et convoité. Un nombre non négligeable de gens célèbres l'ont refusé: de Maupassant à Maurice Ravel ou de Simone de Beauvoir à Léo Ferré.

Créé en mai 1802 par Napoléon, alors Premier Consul, l’Ordre vise à récompenser les militaires (pour deux tiers) et les civils (pour un tiers) estimés avoir rendu service à la Nation. Bonaparte, intervenant à ce sujet devant le Conseil d’Etat, déclarait: " C'est avec des hochets que l'on mène les hommes ". Hochet, le mot revient avec insistance s'agissant de décoration. Il est vrai qu'on s'adresse d'abord à la vanité et au besoin de reconnaissance officielle pour  qui a acquis une parcelle de "surface": le haut fonctionnaire comme l'écrivain consacré,l'acteur acclamé, le champion adulé ou le chanteur à la mode.
C'est pourquoi les dirigeants politiques ont vite compris l'usage électoral et clientéliste que permettent plusieurs fournées annuelles de "nominations dans l'Ordre de la Légion d' Honneur".Pas un président de Chambre d' Agriculture, de Syndicat intercommunal, d' Elu local-grand électeur, pas un professeur de Médecine, un Directeur de publication, un Doyen de Faculté, pas un International de football, de surcroît originaire de banlieue, qui n'ait la croix un jour ou l'autre.

La considération générale en souffre-t-elle? Ne citons personne : on trouve dans les listes de promus paraissant à rythme régulier au Journal Officiel des noms qui ne constituent pas des références aux yeux de l'opinion.

Il n'en faut pas davantage pour ébranler le crédit accordé à la méritocratie. Les termes de "copinerie" et "solidarité de classe" alimentent la conversation. Là ne réside  sans doute pas l'essentiel du fossé qui s'est creusé aujourd'hui entre le peuple et les "élites". N'empêche: si l'on veut redonner sens aux valeurs, encore convient-il de ne pas s'en servir comme de sucres d'orge.

 

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