Grappelli à Londres

Publié le par memoire-et-societe

   Mes parents m' avaient envoyé un mois en Angleterre en "immersion linguistique ". Un soir, le  prof'  british censé me servir vaguement de correspondant et qui, à l' évidence, s' ennuyait ferme avec moi, m' a emmené au restaurant ( l' Angleterre vivait encore sous un régime de restrictions alimentaires et il fallait, conduite typiquement frenchie, faire deux restos à la suite pour espèrer manger à sa faim ).

   Lassé de m' entendre bredouiller un anglais au-dessous du niveau attendu du bachelier que je venais d' être, le "correspondant " s' est  résigné à revenir à ma langue maternelle, qu' il maîtrisait parfaitement. C' est alors qu' à une table voisine, un homme a tourné la tête et m' a interpellé en souriant : " vous êtes Français ? ", a-t-il demandé. Occasion inespérée pour mon accompagnateur de filer...à l' anglaise, sous je ne sais quel prétexte, et  de me confier à mon aimable compatriote, qui m' a fait place à sa table.

   Au bout de quelques instants, je savais que ce dernier était parisien, musicien, se nommait Drapéli, ou quelquechose du genre, et avait passé toute la guerre à Londres. J' étais, sans m' en douter, attablé avec le meilleur violoniste de jazz du monde. La rencontre d' un jeune Français fraîchement débarqué semblait le combler d' aise. J' ai soudain pensé à Jaurès : " un peu d' internationalisme éloigne de la patrie , beaucoup d' internationalisme y ramène" : Stéphane Grappelli, en tournée en 1940 avec Django Reinhardt, s'était trouvé bloqué par la maladie dans la capitale britannique, puis par  l' invasion allemande et la coupure des communications avec le continent.

   Un contrat avec la BBC retardait encore son retour, après des retrouvailles avec Django où tous deux avaient improvisé une  " Marseillaise " d' anthologie. On était en juillet. Stéphane Grappelli m' a fait visiter Londres à bord de sa voiture de sport, puis invité dans son appartement de Chelsea. J' avoue qu' une telle attention réservée à un inconnu me rendait un peu perplexe. Grappelli était en réalité dévoré par le mal du pays, une nostalgie intense de ce  Paris que j' incarnais soudain, où il était né et  devait mourir en 1997, à 90 ans.

   Orphelin, il avait commencé à jouer du violon dans les rues dès 12 ans, puis illustré musicalement les films alors muets

Il avait  connu Django en 1931, avec l' orchestre d' André Ekyan, qui se produisait à " La Croix du Sud ". En 1934, il fondait le  Quintette  du  Hot  Club de France. J' ignorais tout de cela, que l' Occupation et  la disgrâce du jazz, " cette musique de Nègres ", avait  occulté.

   Je n'ai jamais revu (mais souvent écouté ) Grappelli , je ne saurais dire pourquoi.Il était devenu une vedette s' imposant sur toutes les scènes mondiales, donnant la réplique aux plus grands interprêtes de son temps : outre Django, bien sûr,  Yehudi Menuhin, duo exceptionnel auquel on doit plusieurs enregistrements, les pianistes Oscar Peterson et George Shearing, Bill Coleman, Michel Legrand, Baden Powell et  beaucoup d' autres.

   J' ai gardé vivace ce souvenir d' une  soirée  londonienne impromptue où ce très grand artiste international, ce créateur de sons  unique,  m' a appris, comme l' affirmait Danton,  qu' "on n'  emporte pas la Patrie ( qu'on se plait  particulièrement  à dénigrer quand on s' y trouve ) à la semelle de ses souliers ". Message  reçu.

 

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