Gide,Pavese et l' Apogée

Publié le par memoire-et-societe

   Je devais avoir vingt deux ans. Je venais de lire coup sur coup "Le Voyage d' Urien " et " Le Bel été ". Vingt deux ans, l' âge où des lectures laissent imaginer qu'on va réellement maîtriser son destin. Ce pic de confiance, une envie aussi ardente de juguler l' ordre des choses ne peuvent durer. Mais j' étais alors capable de courir des heures en longues foulées, sans essoufflement. J' étais acquis à tous les défis, installé dans une sorte d'exaltation muette.Mes matinées me filaient entre les doigts, avec un parfum d' anis.J'étais prêt à l' élan qui instille dans l' âme la folie d' exister.

   " Cette année-là, je crois bien que je ne dormis jamais. J' avais un ami qui dormit encore moins que moi " : ainsi débute " Le Diable sur les collines ", l' une des nouvelles du " Bel été ". Nous sommes partis, mon ami Otto Hahn et moi, à la lisière de juillet, par les hauteurs surplombant de vieux villages sardes. Leurs ruelles pavées ne maltraitaient pas encore mes genoux. Le soleil faisait fondre nos mélancolies, le jazz occupait nos nuits, la fraternité irriguait nos corps bronzés et abandonnés.

   Dormir, se vêtir n' avaient plus grande nécessité. Les pentes étaient aisées et les distances théoriques, rassemblées en des espaces brûlants, ouverts au loin sur le satin bleu de la mer. Là, exactement, se situait l' apogée de nous-mêmes.

   Chacun embellit la mémoire heureuse. Mémoire de clairs de lune, de torrents et de plages, de granges et de terrasses, de sentiers, de sommes sous des fougères, de bains nocturnes et de bivouacs sur les grèves, de jardins en montagne, de remparts, de flots écumants, de crépuscules violets. De fruits lourds. De puits. De jours sans dépit.

   Nous ne distinguions plus nos désirs de la réalité. Nous voguions au hasard des îles proches, emmenés par des pêcheurs aux rides profondes. Les ruines d' un temple, un moulin isolé sur un tertre, une jetée désaffectée, toute l' euphorie méditerranéenne, introduisaient dans nos songes d' insolites méditations sur l' infini. Nous mangions, n' importe quand et n' importe où, des poissons, des olives, des melons, du fromage au piment. Nous décrètions la Loi abrogée, selon la recommandation de Pavese: " Un seul plaisir, celui d' être vivant, tout le reste est misère".Nous avions , à haute voix, proclamé l' Utopie.

   On n' a jamais vingt deux ans une seconde fois .

 

Publié dans littérature

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janine 15/04/2014 21:25

c'était une belle époque ,qui est bien écrite

rémy 18/12/2012 18:06

c'est bien vrai et si richement écrit, un vrai plaisir à lire.