Frères-artistes

Publié le par memoire-et-societe

  Etre "frère de..." (inscrire ici un nom reconnu) garantit en principe une bienveillante prévenance. Encore que, s'agissant de création ou, pour exister, s' impose de justifier concrètement sa place, la règle ne soit pas absolue. Le manque de talent est vite perçu, ouvrant les vannes aux comparaisons dévalorisantes.
Sortir de l'ombre à partir d' un patronyme déjà répandu  témoigne donc d' un désir soutenu: celui de s'affirmer en tant que tel ou celui de ne pas décevoir ses proches. Les frères d' artistes consacrés présentent à ce propos certaines caractéristiques notables :

     -ils sont en quasi totalité des cadets ou des benjamins

     -ils choisissent des moyens d' expression compatibles avec celui ou brille l' aîné

     -ils balancent entre une subordination implicite et une ambition de coopération égalitaire.

 

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  Gustave Caillebotte, le peintre impressionniste, semble avoir  eu pour son frère Martial, de cinq ans plus jeune, un effet involontairement castrateur. A lui les relations, la réputation de mécène, les hommages du monde artistique. A Martial le soin de se démarquer en optant pour la composition musicale et la photographie, encore à ses débuts. Ainsi a-t-on pu découvrir, lors d' une exposition récente ou le musée Jaquemart-André à Paris les a réunis, la révérence qu' à travers deux vecteurs différents de représentations visuelles, le cadet, doué mais demeuré anonyme, adressait au glorieux aîné.

  La relation de Vincent Van Gogh avec Théo, plus jeune de quatre ans, mort à six mois d' écart, et inhumé à son côté, comme en un grand lit commun, au cimetière d' Auvers sur Oise, a été d' un tout autre ordre. C'était plutôt celle de jumeaux dévorés par la même folie de l'art, l' un comme peintre, l' autre comme admirateur. Vies confondues à tel point que le mystère vient  rôder autour de l' oeuvre. Des experts affirment que l' "Autoportrait " de Vincent  serait en réalité la représentation de...Théo. Ils ont décortiqué  les détails physiques de chacun  pour arriver à la conclusion que Vincent a peint son frère en mentant sur l' identité du modèle. Une correspondance permanente témoigne en tout cas de l' osmose qui règnait entre ces deux êtres.

   Dans la famille d' Auguste Renoir, trois frères: Pierre, grand acteur, Jean, le metteur en scène de " La règle du jeu ", Claude dit Cloclo, le petit dernier, que son père a peint habillé en clown (1909). Frère de profession, jamais sauvé du maternage familial, Claude s'annonçait pourtant comme un céramiste talentueux. Ses frères en ont fait un directeur de production cinématographique et l' ont laissé pieusement recenser  l' oeuvre paternelle au Château des Brouillards.

   Mais le cas le plus spectaculaire de fratrie artistique est bien celui de la famille Duchamp. Là aussi trois fils: Jacques Villon, peintre et graveur, Raymond Duchamp- Villon, sculpteur mort d' une typhoïde contractée à la guerre, Marcel Duchamp, considéré comme l' initiateur de l' art contemporain, et une fille, Suzanne Duchamp, peintre également. Les Duchamp, objets en 1967 à Rouen d'une exposition commune voulue par Marcel pour ses 80 ans et reprise ensuite au Centre Pompidou, ont donné l' image exemplaire d' une fraternité artistique ou chacun est solidaire et indépendant. Solidaire dans un choix avant-gardiste préalable qui a réuni ces jeunes créateurs dans le " Groupe de Puteaux ", indépendant dans la mesure ou chacun a ensuite poursuivi son oeuvre à sa guise. On connait ainsi l' extraordinaire parcours de Marcel aux  Etats-Unis qui le tiennent pour un génie de la modernité.

   Jean Dufy avait onze ans de moins que Raoul. A-t-il souhaité devenir son rival? Le parallélisme des oeuvres, la similitude des influences, la parenté des thèmes, incitent à le penser. Mais le "défi " implicite n' a pas entravé leur collaboration : " La Fée électricité ", fresque impressionnante commandée à Raoul pour l ' Exposition de 1937 et aujourd'hui abritée par le Musée d' Art moderne de la Ville de Paris, a bénéficié du concours de Jean. Si une concurrence a existé, elle a été stimulante et n'a pas empêché la confirmation de la primauté de Raoul.

   Jean Lurçat et André, son cadet de deux ans, n' ont pas été  frères que  biologiquement, ils l' ont été au plan idéologique.L' un  peintre, céramiste, tapissier, proche du cubisme et du surréalisme, l' autre architecte, compagnon de Le Corbusier, tous deux liés au mouvement communiste sans concession au " réalisme socialiste " en odeur de sainteté dans l' univers stalinien. Ils se sont  voulus  complémentaires, l' un venant embellir ce que l' autre bâtissait.

   Un fraternel partenaire, c' est ce qu' a été  Paul Magritte pour René, plus âgé que lui de quatre ans et célèbre peintre surréaliste belge. Eluard, son ami, comparait ce Magritte bis, poète et compositeur, à Francis Picabia et à Benjamin Péret. Colinet déclarait  le " porter aux nues ". Ni complexe ni jalousie. Paul n' a pas rencontré la gloire: il a écrit des textes bien oubliés et des chansons dites " alimentaires. Mais il a conduit,  avec son " grand frère"  René, des " Travaux inutiles " qui ont fait d' eux  de joyeux complices.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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