Eloge du jazz

Publié le par memoire-et-societe

   Senghor était encyclopédique. Il fallait l' entendre parler du jazz dont, étudiant nourri des idées de la Négro- Renaissance, il avait senti d' emblée la dimension civilisationnelle.

   Le jazz était, à ses yeux, une aventure considérable, qui venait conforter ses thèses sur le Dialogue des Cultures. La genèse de l' évènement est en effet édifiante : elle implique le combat anti-racial aux Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle, le douloureux effort des descendants d' esclaves pour vaincre les préjugés et revendiquer, par la musique, le chant et la danse, la reconnaissance d' un art fier de ses racines.

   Scott Joplin, né en 1868 dans un comté perdu du Texas, issu des fanfares et chorales noires, a été le principal créateur et utilisateur du ragtime (le moment du désordre) qui consiste pour un pianiste à faire courir , le temps de la mesure, sa main droite librement sur le clavier. Le morceau intitulé "Maple Leaf  Rag" (1899) a été le véritable coup d' envoi de cette innovation musicale combinant la rigueur du classique et le rytme syncopé africain. Paul Newman rend hommage à Joplin dans son célèbre  fillm " L' Arnaque", en reprenant l' un des standards du Texan, " The Entertainer".

   Le jazz, à l' ombre de la première guerre mondiale, ne s' est pas contenté d' emprunter au ragtime, il s' est aussi greffé sur les chants montant des plantations ( work songs), filtrant des églises ( négro-spiritals,gospels), et sur l' infinie tristesse de la servitude américano-caribéenne (blues). La Nouvelle Orléans est son camp de base et sa devanture avec ses bars, ses clubs, ses bordels et ses bateaux à roue où officient le King( King Oliver), Jelly Roll Morton (Ferdinand Lamothe, d' ascendance créole et française), ou Louis Armstrong, initiateur des improvisations en solo.

   Bientôt le jazz part à la conquête du pays (Chicago, New York, Kansas City) et de l' Europe où il influence des compositeurs comme Ravel et Debussy, Satie et Strawinsky, Darius Milhaud et Horowitz. Aucune tendance musicale désormais ne peut, peu ou prou, l'ignorer.

   Succèdent à cet envol, les années 30 et l' irruption du swing, de ses " Big Band" (Glenn Miller, Duke Ellington, Count Basie ), de ses virtuoses ( " Fats" Waller, Erroll Garner, Lionel Hampton et tant d' autres ) que clôt en 1940 la naissance du be- bop. L' époque légendaire du jazz s' achève. Mais partout la musique noire a conquis droit de cité.  C 'est  cette victoire que Senghor et son ami Césaire aimaient d' abord célébrer  devant ceux qui leur parlaient de la  Nègritude.

 

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