Ecrire la banlieue

Publié le par memoire-et-societe

   Dans la région rebaptisée francilienne ( quelque 12 millions d' individus ), le mot " banlieue ", au singulier, est socialement connoté. Habiter le 93 par exemple, n' est guère valorisant : on entrevoit des barres et des tours dans un environnement industriel où, depuis des lustres, pauvreté, chômage, insécurité, nourrissent la lutte des classes et menacent  l' ordre établi. Toutefois " banlieues ", au pluriel, induit une confusion avec d' autres représentations : les "banlieues chics " des Hauts de Seine, qui ignorent  Clichy sous Bois, ou les résidences  hypersécurisées des Yvelines. Louveciennes ne fréquente pas  la Cité des 4.000.

   Depuis l' édification du mur des Fermiers généraux (1786), la construction des Fortifs par Thiers, puis la succession des octrois, barrières, portes et périphériques, le Pouvoir a clairement notifié à la banlieue populaire qu' elle n'était que le dessous d' escalier de la Ville-Lumière.Mais ce monde marginalisé a constamment engendré, jusqu'à l'actuel slameur " Grand corps malade " (Fabien Marsaud, du Blanc- Mesnil ), de vrais talents de trouvères et de conteurs, de cinéastes ou de musiciens.

   L' un des hérauts de cette cryptosociété a été Gustave Le Rouge, un moment  titulaire de la rubrique "reportages en banlieue " au "Petit  parisien ", graphomane à l' imagination tellement débridée qu' il a fasciné les Surréalistes et  Blaise Cendrars, lequel en a fait le personnage de " L' homme foudroyé " Indéniablement Le Rouge est aussi  l' inspirateur de " La banlieue de Paris ", publiée en 1949 par le même Cendrars,  avec des photos d' un citoyen de Gentilly, Robert Doisneau.

   C'est Cendrars, lui encore, qui a épaulé René Fallet, fils d' un cheminot communiste de Villeneuve Saint -Georges, auteur de "Banlieue sud-est ", l' évocation des "zazous" sous l' occupation. Mais bien avant René Fallet, l' univers suburbain s'était signalé à l' attention de Francis Carco, Georges Simenon, André Breton, Jacques Prévert, Léo Malet et d' écrivains de moindre renommée comme Louis Rocher, manutentionnaire d' Orly,  Louis Chéronnet, préfacé par Jules Romains pour " Extra muros ", Léon Bonneff ,auteur d' "Aubervilliers " (paru grâce à Henry Poulaille en...1949), et  son frère Maurice, tous deux tués en 14, tous deux chroniqueurs d' un monde prolétarien conforme à la peinture de Zola.

   Le thème est inusable et polymorphe.Christiane Rochefort avec Sarcelles et  "Les petits enfants du siècle ", Gilbert  Cesbron avec  "La ville couronnée d' épines " , François Maspéro avec " Les passagers du Roissy  express ", Amallal Karim avec  "Cités à comparaitre " et  cent autres, immigrés, journalistes,sociologues, en fournissent  la confirmation. Sans oublier, bien sûr, l' auteur-compositeur Renaud (Séchan ), chantre des "blousons noirs " des années 70-80, porte-verlan des loubards et  zonards, grand frère des rappeurs d' aujourd'hui.

   On ne saurait pour autant  "écrire " la banlieue sans se référer à deux figures majeures : à  Louis-Ferdinand Céline, originaire de Courbevoie, et au  poète cyclomotoriste Jacques Réda. " Le Voyage au bout de la nuit " (1932) est une sorte d' hymne au  " grotesque des confins de la mort " : médecin des dispensaires pauvres (Clichy, Bezons, Sartrouville ), Céline accompagne le  " pourrissement des individus " dans le contexte suburbain. 80 ans après sa publication, le succès mondial de cette oeuvre dont  Nizan disait  qu ' " elle nous change des nains bien frisés de la littérature bourgeoise ", ne subit aucun essoufflement.

   De Réda surnage une image convenue : celle du  solitaire en solex  de  "Hors les murs " , l' un de ses nombreux recueils. Mais la réalité est plus complexe  qu' une silhouette de flâneur des rues tristes. La banlieue devient le cadre élu d' une moisson de l' invisible, d' une aventure intérieure qui n' a pas besoin de dépasser les rectangles bétonnés de Malakoff ou d' Arcueil-Cachan. Le randonneur rejoint le chercheur, le poète se fait anthropologue, le rêveur se pénètre de tant de meurtrissure. Alors une lueur  illumine la cruauté du quotidien. Réda  restitue  leur  beauté aux terrains vagues et  aux friches usinières.

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