Du "frénétisme"

Publié le par memoire-et-societe

   Tout comme le romantisme allemand, et à quelques années près, le romantisme français a eu, à côté de ses " têtes de série" (Hugo, Lamartine, Vigny, Musset), des écrivains commodément rangés sous le vocable "petits romantiques", en dépit de leurs différences. Parallèlement à Jean-Paul (Richter), von Arnim, Novalis, Brentano,Hoffmann, Schlegel, se trouvent les francophones Pétrus Borel, Aloysius Bertrand, Xavier Forneret, Maurice de Guérin, Alphonse Rabbe, Philotée O' Neddy (Auguste Dondey).

   Au lyrisme triomphant des voix majeures se sont opposés  le son rauque et la sombre humeur des "frénétiques", qalificatif réservé aux turbulents personnages groupés ou non dans le Petit Cénacle, la Camaderie du Bousingo ou la Bohème du Doyenné, et décidés à transcender la condition humaine par la dérision, la quête d' Absolu, l' invective , une manière insolite d' écrire. Autant de caractéristiques qui ne pouvaient manquer de retenir un siècle plus tard l' attention des Surréalistes revendiquant un tel héritage poètique. Auparavant, Lautréamont, Rimbaud, Flaubert débutant, et même Kierkegaard, avaient eux aussi indiqué leur intérêt pour ce romantisme hors des clous.

   Les "petits romantiques" , ignorés de leurs contemporains, sont donc à la mode depuis que Breton, Aragon,Queneau,Prévert ont soufflé la poussière sur des oeuvres alors abandonnées aux souris. Les rééditions se sont succèdées, la curiosité a été alimentée. En ce mois de Printemps des Poètes et de Salon du Livre, je profite de l'occasion pour signaler trois titres de ces insoumis littéraires : " Champavert " de Borel, "Vapeurs, ni vers ni prose " de Forneret, "Gaspard de la nuit " d' A. Bertrand.

   Pétrus Borel, dit le lycanthrope (loup-garou), s' annonçait républicain et misanthrope, ce qui impliquait un certain courage sous Charles X et une réaction logique quand on était  le 12ème d'une fratrie de quatorze unités. Journaliste, après un crochet par l' architecture, membre du Petit Cénacle comme Th.Gautier et Nerval, il avait soutenu les Trois Glorieuses en 1830  et participé à la Bataille d' Hernani en 1832. " Champavert: contes immoraux" parait en 1833. C' est une suite de sept nouvelles exfiltrées d' un imaginaire où la passion ne freine aucune outrance et le comportement criminel exclut les perversions sadiques. Ces histoires ne mettent en effet en exergue qu' une humanité définitivement acquise à la jalousie et la cupidité. La langue surtout y est particulière, mouchetée de termes archaïques et d' orthographes délibérément autonomes. Le tout précédé d' une préface déclarée "homicide". On est en plein dans la frénésie. Le dernier mot est à Aragon : " Il parait que j' ai de la condescendance pour les poètes mineurs. Et pourtant par là on entend Pétrus Borel, ce colosse."

   Se surnommant lui-même " l'homme noir blanc de visage", Xavier Forneret, confortable rentier bourguignon, jouait du violon toute la nuit pour " troubler le sommeil de la France ": Breton l' a embarqué dans son " Anthologie de l' humour noir ". "L' homme noir ", mélodrame monté aux frais du poète, n' a connu qu'une représentation de son vivant, en 1837 à Dijon. Le premier objectif de Forneret était en effet de "déplaire ", et il exigeait de tout lecteur potentiel un acte de candidature soumis à l' approbation de l' écrivain. Voilà sans doute qui a pu contribuer à l' incognito total et succulent ayant accompagné l' existence de ce provocateur campagnard. Là encore le mode d' expression se fait remarquer : certains y ont vu, derrière l' avalanche de vocabulaire macabre, les premiers pas de l' écriture automatique . Baudelaire,de son côté, a dit que son style  épargnait à Forneret " tout risque de  littérature pour comices agricoles " .

   Mort à 34 ans, Aloysius Bertrand a eu cependant le temps d' " inventer " le poème en prose. L' oeuvre de sa vie, " Gaspard de la nuit ", n' a finalement paru qu' un an après son décès, en 1842. Bourguignon comme Forneret, qu'il n' a jamais rencontré, sa vie s' est partagée entre Dijon et Paris, le journalisme et la poésie, la pauvreté et la maladie. "Gaspard : Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot " a été sauvé grâce à l' amitié du sculpteur David d' Angers qui en a payé l' impression, alors que son auteur succombait à la tuberculose pulmonaire à l' hôpital Necker de Paris. Prose poètique d' inspiration gothique, " Gaspard " s' est vendu à  quelques exemplaires. Mais vingt ans plus tard, Baudelaire, qui doit décidément beaucoup aux " petits romantiques ", confiait à Arsène Houssaye l'influence qu' A.Bertrand avait eue sur lui. Des symbolistes comme Villiers de l' Isle-Adam et Mallarmé l' ont reconnu des leurs. Enfin Ravel, Pierre Reverdy, Max Jacob, le peintre René Magritte et l' incontournable André Breton sont venus adouber ce " surréaliste du passé ".

   Hommage mérité à trois figures d' un "frénétisme " dans lequel notre monde technique, abstrait, aspire à découvrir la critique ( baroque ) du conformisme social.

 

 

 

 

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