Deuxième France

Publié le par memoire-et-societe

   La France " éternelle " ne s' est plus relevée de ses défaites du XXème siècle : de sa déroute militaire en 1940, qui l' a définitivement exclue du statut de grande puissance (alors que dans les années 20, l'armée française était considérée comme la plus forte au monde ), puis de l' échec de la décolonisation ( 1946-1962 ) qui a terni son aura internationale (le pays jouissait  jusque là du prestige de " patrie des Droits de l' homme " ).

   Armée mal préparée, Empire mal émancipé, où sont les responsabilités ? en gros, au sein des Etats-major de la IIIème République dans le premier cas, des partis de gouvernement de la IVème République dans le second. Ces coups ont ébranlé la société française au point de la conduire à une mutation qu'elle n'est pas parvenue à suffisamment maîtriser.

   La " première France " a disparu avec le général de Gaulle en 1970. Une nation n' est pas tenue de suivre la chronologie de ses Républiques. La nouvelle France qui a émergé a dû faire face à une double problèmatique: l' édification d' une Europe qui met en jeu la souveraineté des Etats, un multiculturalisme qui interroge la pérennité des identités.

   Cette seconde France ne sacralise pas le passé, à commencer par les symboles. Des footballers qui portent le maillot de l' équipe nationale refusent d' entonner " La Marseillaise ". Des cimetières militaires sont saccagés, les tombes de soldats morts pour la défense du pays taguées et souillées, le drapeau tricolore incendié le 14 juillet au fronton de certaines mairies. Epiphénomènes d' une question plus fondamentale: que représente aujourd'hui la notion de " patrie "?

l'unité librement assumée d' un peuple dans un espace précis, comme l' entend la loi républicaine, ou l' addition hasardeuse d' ethnies, de communautés et de micronationalismes seulement liés par un modèle social avantageux ? la prévalence du droit des minorités ou un devoir de solidarité au service d'une population partageant le même territoire, parlant la même langue et  vivant la même histoire?

   La "fibre " qui a animé plusieurs générations au moment où la patrie était effectivement " en danger ", fait souvent l' objet maintenant d' une espèce d' indulgence souriante . " Le cirque patrioticard " et  ringard cher aux associations d' Anciens Combattants semble l' affaire d' élus  surveillés par une clientèle citoyenne  nostalgique, d'ailleurs en voie d' anéantissement. Des commémorations se particularisent, comme s'il s'agissait de différencier martyrs ou victimes, en des lieux de recueillement réservés. Cette tendance à la spécificité des massacres participe elle aussi de l' agonie de la patrie au sens où l' entendait  la France d' il y a  un demi siècle. Mais en séparant les morts, on ne faclite pas le rassemblement des vivants.

   Le mot patrie, il est vrai, véhicule un concept patriarcal ( le Vaterland allemand). Or la seconde France, en panne d' ancêtre unique ( tel le Gaulois de jadis) introduit le doute : ses sujets, issus d' aîeux multiples, voguent-ils vers un même destin? A l' arrière-pensée séparatiste qui hante parfois ce questionnement, s' oppose l'exemple des Etats-Unis où la diversité ethnique a au contraire développé, malgré un lourd contentieux gènocidaire et esclevagiste, un chauvinisme conforté par un sentiment général de supériorité que dispense la dimension du pays.

   Cette foi en la patrie, comparée à la démotivation et au manque de confiance en l' avenir qui prévalent actuellement en France, cruel retour de flamme d' une splendeur défunte, devrait faire réfléchir. La République française, dans sa phase ascendante, avait su mobiliser des individus venus d' horizons épars qui ,cependant, n' avaient pas préalablement subi la domination coloniale. Avec le souvenir de celle-ci, entretenu par l' immigration de masse, la difficulté rencontrée par la métamorphose du pays que la réalité rend néanmoins  irréversible, est celle de la rénovation d' un contenu qui fasse consensus .

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