Au berceau du surréalisme

Publié le par memoire-et-societe

"Lâchez Dada!", son précurseur zurichois, lance en 1924 André Breton à une jeunesse frémissante, à peine émergée de la boucherie de 14-18. Il vient de créer avec Aragon, Soupault, Crevel, Artaud, Desnos, Eluard et quelques autres, le Surréalisme, mouvement culturel historique et mondial."Les Champs magnétiques", premier essai d' écriture automatique par le duo Breton-Soupault, remonte déjà à 1919.

Le Surréalisme est ainsi né d' un Manifeste parisien, avec pour centre névralgique la Place Blanche,et deux annexes rive gauche, le 54 rue du Château et le 45 rue Blomet, plus divers endroits emblèmatiques, dont le Passage de l' Opéra, aujourd'hui disparu, longuement évoqué par Aragon dans "Anicet" et "Le Paysan de Paris", et le " Café des Oiseaux", square d' Anvers, où Breton a rencontré sa seconde épouse, la belle Jacqueline Lamba, danseuse aquatique au "Coliséum".

Le premier des Q.G. surréalistes a été, comme il se doit, un bistrot, "Le Cyrano ", à l'angle du boulevard de Clichy et de la rue Lepic. Breton y racontait ses rêves, qu' Eluard traduisait en poèmes. N' essayez pas d' y aller : vous y trouveriez un fast-food. En face, le  " Café de la Place Blanche " a constitué, jusqu' à la fin des années 40 , un autre lieu de choix : Ernst, Arp, Miro, Man Ray ou Bellmer venaient y échanger leurs avis sur les textes que leur lisait à tue-tête Benjamin Péret.

L' établissement, devenu un clinquant restaurant à touristes, est au coin de la rue Fontaine. Cent mètres encore, et on arrive devant le 42, domicile de Breton dès 1922. Son atelier dominait en fait le boulevard de Clichy, et l' écrivain y entassait un invraisemblable bricà brac d'oeuvres, objets, fétiches, dénichés pour la plupart  aux Puces de Saint-Ouen dont il était un familier. " Le Mur de Breton " est désormais exposé au Musée du Centre Pompidou.La quasi totalité des artistes de l' époque, de Picasso à Tanguy, Duchamp, Chirico , Derain, Masson, Giacometti, Magritte, Brancusi, ont  emprunté le long couloir du "42", comme on va en pélerinage.

A l' autre bout de la rue Fontaine, première à droite dans la rue Notre Dame de Lorette, la rue La Rochefoucauld et le Musée Gustave-Moreau. "La beauté, l'amour, c'est là que j' en ai eu la révélation ", déclare Breton dans ses " Entretiens " de 1952. La cinéaste surréalisante Nelly Kaplan a consacré un brillant court- mètrage à ce lieu privilègié.

Puis voici la rue La Fayette, un peu avant l' église Saint-Vincent de Paul, à côté de la station de métro : le 4 octobre 1926, Breton y croise " l' âme errante ", Léona Camille Ghislaine Delcourt, passée à la postérité sous le nom de Nadja.Sur la gauche, la descendante rue du Faubourg Poissonnière. Soudain, le boulevard (de) Bonne Nouvelle, "un des grands points stratégiques que je cherche en matière de désordre ", voie que Breton a coutume de suivre jusqu'à " la très belle et très inutile porte Saint-Denis ".

Ce parcours initiatique s' achève rue du Faubourg Saint-Martin devant un ex troquet, en l' occurrence le "Batifol ", "confondant dans une sorte de bruit marin, bruit et rafale, l' espoir et le désespoir qui se quêtent au fond de tous les beuglants du monde " (Les Vases communicants ", 1932). Leo  Malet, auteur surréaliste de populaires romans policiers, évoque dans " M'as-tu vu en cadavre? " cet établissement défunt , "connu des habitués sous le nom de "la Plage", où se retrouvait tout ce que Paris comptait  de comédiens sans engagement ".
Ce voyage partiel pour ne pas oublier que le "sirop de la rue " a bien été le carburant initial de cette  poèsie du Hasard et de la Liberté propre au Surréalisme.

 

 

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