Art de l'ombre

Publié le par memoire-et-societe

Des noms demeurent, dans l' histoire culturelle, de personnalités qui,sans avoir laissé d' œuvre célèbre, ont marqué le mouvement artistique de leur temps. Ainsi Marie Vassilieff, peintre cubiste et décoratrice reconnue(elle a décoré les colonnes de la brasserie "La Coupole"),a voulu faire de son domicile(aujourd'hui " Musée du Montparnasse", avenue du Maine, près du musée Bourdelle)la structure d' accueil de "rapins" tels Braque, Tanguy, Léger, Masson, Chagall, Juan Gris, Soutine ou autres. L' histoire de Marie Vassilieff mérite d' ailleurs attention. Née à Smolensk, en Russie, dans une famille aisée, elle a renoncé à des études médicales pour partir en 1907 à Paris étudier la peinture auprès de Matisse. Quatre ans plus tard, son Atelier était un lieu de rencontre apprécié de l' avant-garde : Apollinaire, Max Jacob, Cocteau, Cendrars, Satie, le couturier Paul Poiret, le sculpteur Zadkine et la foule des peintres étrangers(si nombreuse à Montparnasse que Guy Arnoux avait pendu un bout d' étoffe tricolore à sa porte et y avait placardé "Consulat de France") s' y côtoyaient. La guerre venue, et avec elle une misère accrue pour les "Montparnos", Marie s' est muée en mère nourricière, offrant pour 50 centimes à boire, à manger et des soirées au chaud. C' est là, dans cet endroit naturellement appelé "la Cantine", qu' en janvier 1917 Picasso jeta au bas de l' escalier un Modigliani ivre mort et menaçant. La même année, Marie Vassilieff, quoique infirmière volontaire, était emprisonnée pour avoir hébergé quelque temps, lors de son séjour en France(1908-12), Lénine, qui avait chassé du pouvoir le tsar, allié des Français. Une fois la paix rétablie Marie Vassilieff, providence de la bohème, a repris ses pinceaux et fait un enfant de père inconnu, tandis que beaucoup de ses hôtes, éparpillés à travers le monde, commençaient à s' enrichir. Elle est cependant demeurée pour tous une des idoles de Montparnasse jusqu' à sa mort dans une maison de retraite de Nogent sur Marne. Adrienne Monnier, fille de postier, et Sylvia Beach, fille de pasteur, la première française, la seconde américaine, ont été les libraires-éditrices les plus avisées de l'entre-deux-guerres. Sylvia Beach, débarquée en 1916 de Baltimore, ville natale d' Edgar Poe, avait créé trois ans après " Shakespeare and Co", une bouquinerie de langue anglaise rue de l' Odéon, face à " La maison des amis des livres", la librairie-bibliothèque d' Adrienne, sa compagne dans la vie. Discrètes et généreuses, ces deux érudites ont offert aux créateurs de leur génération des rendez-vous réguliers d' animation et d' échanges culturels exceptionnels. Dans leurs salles de prêt où se déroulaient conférences, lectures ou soirées musicales(Erik Satie, Francis Poulenc)défilaient les "potassons" (habitués du lieu) tels Gide, Claudel, Larbaud, Duhamel, Fargue, Pia, Aragon, Artaud, Prévert, Paulhan, Lacan, Nathalie Sarraute, Césaire ou Sartre, et la phalange des anglo-américains installés à Paris, Hemingway, Fitzgerald, Gertrude Stein, Man Ray, Ezra Pound, James Joyce, dont Sylvia Beach a publié l' édition originale d' "Ulysses" en 1922, et Adrienne Monnier la traduction française en 1929. Sans l' audace intellectuelle, le mécénat et l' abnégation de ces deux amoureuses des Lettres, l' avant-garde artistique en France n' aurait sans doute pas connu tout l' éclat qui fut le sien dans les années 20 et 30 au siècle dernier. P.S 1- "La Compagnie du Rouet",( théâtre de marionnettes composé de mon ami Raymond Charriaud et de moi-même), a joué en juin 1949 une pièce d' Henri Michaux, "Chaînes", chez Sylvia Beach. 2- Inévitablement, des coquilles et erreurs de frappe se glissent dans les textes de ce blog.Pour la plupart, le lecteur peut les corriger de lui-même. J' en ai cependant relevé deux qui méritent d' être signalées: dans "Compagnes et égéries"(14 mars): lire Hébuterne et non Hétuberne dans "Elites, patrie"(1er avril): lire kalach'(Kalachnikov)

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