1917

Publié le par memoire-et-societe

   Le Centre Pompidou de Metz organise jusqu' à fin septembre 2012 une exposition sur le thème de l' année 1917, qualifiée d' année trouble par Poincaré, et d' impossible par l' historien Jean-Jacques Becker.

   L' objet est de montrer que, par delà une guerre qui s' enlise dans la désastreuse offensive de Nivelle au Chemin des Dames (300.000 morts, comme à Verdun, et  un échec...), l ' Art, même déstabilisé par la boucherie, ne renonce pas. Le clou de l' exposition est sans doute le rideau de scène de 170 m2  réalisé cette année-la  par Picasso pour le ballet de Diaghilev, "Parade", avec un livret de Jean Cocteau et une musique d' Eric Satie.

   Année décidément intense,qui voit naître le premier "ready made ", " Fontaine ", de Marcel Duchamp, et des oeuvres de Brancusi, Chagall, Monet, Matisse, Braque, Kandinski, Chirico. Otto Dix peint Verdun. Eluard et Ernst  se font face dans les tranchées. André Masson est grièvement blessé sur le plateau de Craonne. Breton et Aragon font connaissance à l' Hôpital du Val de Grâce où ils sont  infirmiers. Rodin puis Degas quittent notre univers.

   1917 marque aussi l' entrée en guerre des Etats-Unis ( avril ) et les mutineries de Poilus sur le Front après le fiasco du Chemin des Dames ( 629 condamnations à mort et 50 exécutions effectives ). Pour moi, 1917 reste surtout  le repère de trois évènements qui, sur des plans fort différents, ont infléchi le cours des choses : la révolution soviétique, l' essor du mouvement dadaîste, la diffusion de la musique de jazz.
   Sur la révolution bolchévique, " grande lueur à l' Est ",  comme l' écrivait alors Jules Romains, tout a été dit. Si on la replace dans son contexte - la profonde misère du peuple russe, la triste condition ouvrière, le dégoût des guerres impérialistes - la prise du Palais d' Hiver, le 6 novembre à Pétrograd, a bien " ébranlé le monde " ( John Reed ) en suscitant un immense espoir au sein de foules déshéritées. Cette insurrection, qui en Russie a rassemblé un moment paysans,soldats et ouvriers et ailleurs mobilisé l' avant-garde sociale, a correspondu à une réelle aspiration représentée  par une minorité agissante de militants : le coup d' Etat, économe de sang ( 5 morts ), rejoignait  ainsi le voeu de changement de régime, avant  la dérive vers une impardonnable dictature.

   Dada, terme tiré au hasard du dictionnaire par le poète Hugo Ball, est né en 1916 à Zurich, dans un bistrot  baptisé " Café Voltaire ". Le défi intellectuel que lance Dada à la société établie, ses conventions, ses idées reçues, s' incarne dans le Numéro 1 de la revue qui porte son nom, en juillet 1917. On y  trouve les signatures d' artistes ( Arp, Tzara, Picabia, Ernst, Janco ) qui,  dès 1920, se mêleront à Paris à leurs cousins surréalistes ( Breton, Aragon, Eluard, Soupault, Artaud, Desnos). Dada inaugure brièvement une révolution des esprits qui va , pour des décennies, en relation avec les recherches de la psychanalyse, remettre en cause les  canons  de l' expression artistique  jusqu'au domaine de la vie courante (design ), et les lois ou principes de l' ordre bourgeois. Nous vivons aujourd'hui encore sur des libertés gagnées par les créateurs pendant  l ' "année impossible ".
   Le troisième évènement qui " date " cette période est le premier enregoistrement de jazz (mot utilisé, semble- t- il, à  l' origine dans l' entourage de Louis Armstrong ) par l' "Original Dixieland Jazz  Band "  en mars 17. La combinaison des chants d' esclaves ( work songs ) et des " negro spirituals " a donne le "blues " qui , avec le ragtime,  a engendré le jazz 

popularisé par Jelly Roll Morton et Sidney Bechet. Dès la fin de la première guerre mondiale, la musique noire américaine est ainsi partie à l' assaut d' autres horizons où elle a inspiré non seulement des artistes tels Ravel ou Stravinski,  mais également de nombreux  peintres (Mondrian, Nicolas de Stäel, Matisse ).
   1917: l' année paradoxale où le renouveau cherche à effacer l' oeuvre de mort...

 

 

 

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