LE DESTIN AVENTUREUX DE JEANNE LOVITON

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le monde de l' édition et de la littérature a abrité et abrite - c' est inévitable - des personnages turbulents, voire aisément "scabreux". Jeanne, née en 1903 à Paris de la rencontre de la comédienne Denise Fleury, dans la vie Denise Pouchard, et d' un historien volatile, Héron de Villefosse, puis légitimée par Ferdinand Loviton, puis mariée à l' écrivain Pierre Frondaie, et finalement auteure elle-même de romans sous le pseudo masculin de Jean Voilier, en est un éloquent exemple.

Plus que ses écrits, ce qu' en a retenu la chronique est son éclectique tableau de chasse amoureux. Liste non exhaustive : Maurice Garçon, ténor du barreau, Jean Giraudoux au faîte de sa gloire, Alexis Léger, plus connu sous son nom de poète, Saint John Perse, et conseiller écouté de Roosevelt, le ministre mussolinien Dino Gradi, Curzio Malaparte, rédacteur du best-seller "Kaput", Claude Aveline, le "nobélisable" Paul Valéry et Robert Denoël,  tous deux amoureux transis et rivaux, le redouté critique Emile Henriot, sans compter une pléiade de mondaines homosexuelles telles Yvonne Dornès ou Françoise Pagès du Port, voire la communisante Germaine Decaris.
Jeanne Loviton - c' est le nom qu'  a conservé cette contestatrice de la distinction sexuelle - s' est dotée d'une robuste morale philosophique : vivre dans le luxe sans se fatiguer, parcourir le monde en sleeping, ou jouer à la châtelaine dans le Lot en faisant des affaires avec son milieu naturel, celui des hommes de lettres parisiens. Elle connait le Droit, elle a le diplôme d' avocate et son père non biologique, M. Loviton, dirige, avant de la lui laisser, une maison d' éditions juridiques, Domat-Monchrestien. Elle a en outre un carnet d' adresses qui lui permet de faire face à tous les avatars politiques.

De ce dernier elle a besoin quand, en 1945, "l' inventeur de Louis-Ferdinand Céline",

 Denoël, avec lequel elle a de discrets intérêts éditoriaux, se retrouve devant les tribunaux, accusé de "collaboration". Elle appelle au secours "une vieille amie", Suzanne Borel (personnage de Crapotte dans "La Fin des ambassades" de Roger Peyrefitte), compagne puis épouse du ministre Georges Bidault, le successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil National de la Résistance.

L' affaire est sérieuse puisque Denoël, à une semaine de son procès, est abattu d' une balle dans le dos, un soir boulevard des Invalides. Le dossier de sa défense, posé sur le siège arrière de sa voiture dont une roue avait crevé, s' est volatilisé pendant que Jeanne était partie "chercher de l' aide". Pour Céline et Mme Denoël, les choses sont limpides : ils dénoncent publiquement Jeanne Loviton comme meurtrière, mue par le désir de mettre la main sur la prestigieuse entreprise de l' amant. L' enquête piétine. La presse se fait l' écho de fortes pressions exercées sur policiers et magistrats. Effectivement l' assassinat est  vite qualifié "crime crapuleux" et l' enquête abandonnée faute d' éléments.

Reste la bataille juridique, un terrain où excelle Jeanne. Au terme de procès successifs et ardus, la maîtresse se voit attribuées les parts de l' éditeur, associée surprise via  Domat-Monchrestien. L' épouse et son fils sont ruinés. Peu après, les éditions Denoël sont vendues à Gaston Gallimard, leur plus veil adversaire. Paul Valéry, qui aurait pu préciser bien des choses, n' est plus là, terrassé notamment par la rupture et les innombrables trahisons dues à sa Muse. Jeanne Loviton est riche et libre.

Elle s' éteint, paisible nonagénaire, en 1996.

 

LIRE :  "Lettres à Jean Voilier" (1937-1945) par Paul Valéry (Gallimard, 2014)

 

 

 

 

Publié dans littérature

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