La Chine éveillée

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand je relis ce que j'écrivais dans les années 1970 sur la Chine de Mao, "flambeau socialiste du tiers monde", je reste confondu. On ne pouvait davantage se situer à côté de la réalité. J'ai l’honnêteté de reconnaître mon romantisme, et l'excuse d'avoir vécu à l'autre bout de la Terre, donc éloigné des faits.

Macron vient d'aller là-bas. Il a eu raison. C'est là encore que ça se passe aujourd'hui. Voilà un énorme pays d'un milliards et demi d'habitants en train de forger, après une sanglante épopée historique, un type inédit de système politique: de nature infailliblement stalinienne à l'intérieur, sauvagement capitaliste à l'extérieur. Cet hybride né de la dialectique marxiste léniniste, s'installant courtoisement sur le marché mondial, a quelque chose de fascinant. Il n'entre dans aucune des catégories en usage depuis la Seconde Guerre Mondiale: socialisme autoritaire et dégénéré à l'Est, libéralisme dérégulé et belliciste à l'Ouest.

Pas à pas, inexorablement, avec une souriante persévérance et l'inconsciente complicité de Trump, la Chine s'assure une puissance économique et financière qui la classe d'ores et déjà au niveau des Etats-Unis, jusqu'alors numéro un planétaire incontesté. La Chine, on le sait, produit de tout, vend partout, achète de tout partout: des terres, des mines, des vignobles, des ports, des magasins, des aéroports, investit dans tous les domaines et sur tous les continents. L'expérience communiste a été un échec international. Le pragmatisme chinois en tient compte.

La visée est, bien sûr, la victoire, par la voie pacifique, du modèle qu'elle créé, et peut être, à long terme, le temps n'est pas un problème, l'émergence d'une société socialiste, sinon égalitaire, où l'Etat-Parti garantirait aux citoyens normalisés des droits et la satisfaction de leurs besoins vitaux (alimentation, formation, santé, logement, emploi). Cela déjà serait un pas si l'on songe à quel degré de sous-développement vivent encore les deux tiers de la Chine, ou, tout simplement, de l'humanité.

L'ambition est donc vaste, mais discrète. Pékin n'annonce pas des lendemains qui chantent à tue-tête. "L'empire du Milieu" (concept à ne pas oublier) tisse patiemment la toile de son emprise sur un Occident rongé par ses contradictions, ses excès et ses démons. Le projet est clair: il faut, sans fracas, agenouiller la concurrence sur son propre terrain, le système de l'argent, pour pouvoir instaurer un monde moins vicié, donc, quelque part, plus juste.

Quand on voit dans la salle gigantesque des congrès du PC chinois, ces sages rangées de responsables et de délégués parfaitement alignées, on a déjà un peu l'impression d'entrevoir la société que préparent théoriciens et stratèges d'un pouvoir encore inpénétrable.

Alain Peyrfitte titrait en 1973: "Quand la Chine s'éveillera...". C'est fait. La Chine de la Longue Marche, du Grand Bond en avant, de la Révolution culturelle, si consommatrice, dans sa genèse, de vies humaines, est éveillée. Elle rassemble les moyens qui doivent lui permettre d'aller vers ce qu'elle considère comme le Progrès. C'est là que tout commence.

Publié dans politique

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