LE "MYSTERIEUX ANDRE REWELIOTTY"

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Début octobre 1944, au lycée Rollin (Paris).

La Wehrmacht est partie depuis six semaines. Ce grand et vieux lycée montmartrois ne s' appelle pas encore Jacques Decour, nom d' un professeur et écrivain fusillé, qu' il portera bientôt. Beaucoup de nouvelles têtes : des résistants patentés (telle Lucie Aubrac), des enseignants juifs rétablis dans leurs fonctions. L' "épuration" est passée par là.

Deux classes en "Seconde classique": dans l' une Maxim Saury, fils de violoniste, et Claude Nougaro, fils de José Nougaro, ténor à l' Opéra, dans la mienne un long et fort élégant jeune homme, André Réwéliotty, parmi les meilleurs élèves de la classe. Il a exactement cinq jours de moins que moi.

Les Américains se sont emparés de la ville : les librairies affichent Steinbeck,, Faulkner, Caldwell, Saroyan, des noms encore inconnus des gens de mon âge. Cinémas et théâtres ne programment que des films et pièces en provenance directe d' un pays mythique: les U.S.A. Des boites de jazz s' ouvrent partout : Milton Mezz Mezzrow s' est installé à deux pas, au coin de la rue Clauzel. La salle de l' Olympia est réservée aux G I 's qui vont y ovationner Crosby et Sinatra. La radio, avec l' "American Forces Network", diffuse du matin au soir la musique des orchestres de Glenn Miller, de Count Basie et de Tommy Dorsey. On fraternise avec ces soldats aux semelles silencieuses, qui distribuent des "Camel" et des paquets de "Wrigley's spearmint". 

C' est peu après que Saury (17 ans) et Réwéliotty (16) se sont mis à la clarinette. Patrick Modiano, ancien élève de Decour lui aussi, né en 1945, préfaçant en 1995 un disque de Jacques Dutronc, parle du "mystérieux André Réwéliotty". Petit effet littéraire destiné à s' insérer dans l' univers trouble de l' oeuvre modianesque. L' intéressé n' avait rien de bien mystérieux : c' était un garçon intelligent, au visage un peu poupin, qui aimait la musique et les filles. Issu d' une famille de Russes blancs, il était par définition anticommuniste, ce qui le mettait plutôt en porte-à-faux avec l' atmosphère générale du lycée où l' on ne cachait pas ses sympathies pour l' Union soviétique et le rôle de l' Armée rouge dans la défaite nazie.

Réwéliotty, disait-on, frayait avec une bande du lycée Condorcet qui avait établi ses quartiers au square de la Trinité et était férue de Jazz. Cela parait vraisemblable quand on sait que, quelques années plus tard, c' est au même endroit que se rencontreront Halliday, Eddy Mitchell et Dutronc, enfant du quartier, avant d' émigrer ensemble au golf Drouot du boulevard des Italiens. Le monde est petit: plus tard, le même Dutronc a été guitariste du groupe El Toro, un moment associé à l' orchestre de Réwéliotty.

Je n' ai plus revu ce camarade de classe, tout en suivant le cours de sa brève et brillante carrière. Il était devenu le partenaire favori de Sidney Bechet quand il est mort à 33 ans dans sa voiture, naturellement américaine, en se rendant à un concert. A côté de lui, son amie Michelle Léglise, ex femme de Boris Vian, s' en est tirée indemne. Lui a été, et reste pour moi, un  témoin symbolique de cette période qui a " changé nos vies" : la "Libération".

Publié dans culture

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