FLUIDITE DE LA GEOPOLITIQUE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Après une disgrâce due à l' usage qu' en a fait le nazisme à propos de la notion d' "espace vital", la géopolitique a connu, il y a une bonne trentaine d' années, une forte résurrection.

Pionnier en la matière, l' Allemand Ratzel a concentré, dans les dernières années du XIXème siècle, ses travaux sur la nature de l' Etat, qu' il considérait comme un organisme vivant, évoluant sans cesse, de son apparition à sa disparition. Le Suédois Kjellen, poursuivant cette recherche, a alors eu recours au terme "géopolitique", que lui a emprunté après la première guerre mondiale Jacques Ancel.

Mais c' est vers 1980 que la géopolitique a acquis la notoriété en France, grâce notamment à la revue "Hérodote" dirigée par Yves Lacoste. Partant de l' influence des facteurs géographiques sur les relations internationales, la géopolitique régénérée a abordé aussi bien les questions d' appartenance territoriale, d' urbanisation ou de démographie, que celles touchant aux ressources naturelles, à la démocratisation des sociétés et aux revendications religieuses.

Lacoste, élève du géographe anticolonialiste Jean Dresch, aujourd'hui disparu, est devenu le chef de file de la discipline, suite à une longue enquête au Vietnam pendant l' invasion américaine. Il publie bientôt "La géographie, ça sert d' abord à faire la guerre", texte selon lequel l' enseignement officiel de celle-ci aide à masquer la géostratégie des Etats pour qui prime leur pouvoir sur l' espace. Il s' agit dès lors d' un savoir politisé qui, combinant sciences physiques et sciences humaines, rend impossible, dans un domaine aussi hétérogène et fluctuant, l' élaboration de lois véritables.

C' est au nom d' une telle fluidité qu' Yves Lacoste, membre du Parti communiste jusqu' en 1956, militant pro-castriste, réhabilite d' abord le géographe libertaire Elisée Reclus, effacé des radars universitaires pour son soutien à la Commune de Paris, puis publie en 2010 "La question postcoloniale", analyse de la situation des enfants immigrés de la deuxième génération "ne comprenant pas pourquoi ils sont nés en France" et "possèdent la nationalité du colonisateur". Il est vrai qu' on ne s' interroge pas assez sur l' attente de territoire de cette jeunesse assise entre deux chaises. La Cité est leur foyer, l' Etat islamique leur patrie.

Puis, peu après, tout semble se retourner. Sa réflexion sur l' identité nationale aboutit à un virage que Lacoste qualifie de "patriotique". Cette glissade géopolitique s' achève sur un livre de témoignage co-signé avec un ancien étudiant, Frédéric Ensel, dont les convictions sionistes, c' est son droit, sont connues. Défilent l' enfance marocaine, le grand engagement tiers-mondiste et anti-impérialiste, enfin le "réenchantement de la nation" avec l' intervention de "nos Rafale " en Syrie. On croirait entendre un général cinq étoiles. Yves Lacoste a 89 ans. Est-ce encore lui qui parle?
 

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