Pourquoi n' évoque-t-on pas davantage Maurice Nadeau?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

 Maurice Nadeau est décédé il y a quatre ans, à 102 ans. Je l' avais connu peu avant qu' il quitte "Combat", où il côtoyait Camus, Bourdet et Pascal Pia. Moi, j' entrais dans ce journal racheté par un margoulin du nom de Smadja auquel j' ai servi, quinze jours, pas plus, de grouillot.

Nadeau tenait là les pages littéraires les plus brillantes de Paris. Dans le milieu "étudiants" où j' avais encore un pied, on attendait chaque jeudi la rubrique de cet historien du surréalisme qui, après mon merveilleux prof' de philo, Mikel Dufrenne, m' initiait à la littérature contemporaine.

Nous sortions de la guerre, long hiatus qui avait coupé une génération non seulement de la création à l' étranger mais même des hommes et des femmes qui, chez nous, écrivaient la liberté. Soudain, Nadeau nous aidait, d' une semaine à l' autre, à découvrir Char, Michaux, Maurice Sachs, Bataille, Genêt, Beckett, Henry Miller, Malcolm Lowry, Nathalie Sarraute et beaucoup d' autres. Eblouissement. Reconnaissance.

Nadeau a pesé également dans mon orientation idéologique. J' admirais le Normalien qui avait voulu un poste d' instituteur en banlieue, s' était lancé avec ses amis trotskistes dans la Résistance et qui, la Libération venue, défendait Céline en tant que grand romancier.

Ce bel homme un peu gouailleur était en fait un janséniste de la Révolution, teinté de "hussard noir de la République" auquel je n' ai jamais osé soumettre une ligne. Sa perspicacité m' intimidait.

Ayant fondé en 1966 "La Quinzaine littéraire" (clin d' oeil à Péguy?), il a usé une partie de son temps à lui épargner la faillite. C' était là le prix de son indépendance militante. On qualifiait Nadeau d' "éditeur génial" tout en laissant l' injustice le submerger. Il est vrai qu' il n' était pas enclin aux concessions, mettant Ionesco et Sade avant Paul Bourget ou André Maurois, lesquels pourtant "rapportaient" à coup sûr. Lui-même n' hésitait pas à se mettre personnellement en cause, signant par exemple le "Manifeste des 121" appelant les soldats français à l' insoumission en Algérie.

Depuis sa disparition, Nadeau me semble victime d' un oubli qui peut choquer. Je n' aimerais pas que ce parcours d' un siècle si agité, cette clairvoyance si confirmée, restent ignorés de ceux qui aujourd'hui en bénéficient. Pour moi en tout cas, son nom ne peut être un nom comme les autres.

Publié dans littérature

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