Relire

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il est fréquent qu' avec l' âge on se mette à relire. C' est un bon moyen de mesurer l' effet du temps. En se comparant à qui l' on fut, on ne tarde pas à découvrir que "moi" est devenu un autre, que les sensibilités ont bougé, les priorités et les formes d' expression se sont transformées. Livre et lecteur ont mué chacun de leur côté.

Je viens de relire coup sur coup deux oeuvres qui avaient marqué mon adolescence : "La Nausée" de Sartre, et "Education européenne" de Gary. Sartre a eu sur ma vision du monde (la weltanschauung heideggerienne) plus d' influence que Camus, figurant à l' époque son rival philosophique.

L' impureté de l' "existant" me semblait en effet un phénomène plus concret que les commentaires littéraires véhiculés par "L' Homme révolté". Quand la polémique, longtemps contenue entre les deux écrivains, a éclaté dans la revue "Les Temps modernes", j' ai eu vite fait de choisir mon camp. Le vrai était pour moi du côté du contempteur du social-humanisme incarné dans "La Nausée" par le personnage de l' autodidacte.

J' ai gardé une profonde estime pour les maîtres à penser de ma jeunesse, Sartre et Breton. Mais j' avoue que l' existentialisme comme le surréalisme font désormais pour moi, et peut-être ma génération, l' objet d' une relative relégation intellectuelle, qui n' est en aucun cas un reniement mais les pousse sans heurt vers le rayon des beaux souvenirs. Antoine Roquentin (" La Nausée") me parle encore, mais sa pérennité m' interroge. Il s' est rétréci. Bouville, "septième ville de France" quand Sartre y enseignait (il s' agit du Havre), a été rasée le 5 septembre 1944 par les Anglais sans qu' on ait d' ailleurs jamais su pourquoi. 2500 civils y ont laissé la vie. Quant à l' ontologie, elle se réfère autrement à "Sein und Zeit" (Heidegger), l' ouvrage de chevet des Normaliens d' avant-guerre. J' ai incité mon petit-fils à lire "La Nausée". Mais davantage comme du Flaubert qu' un roman philosophique.

Quand Romain Gary, aviateur du groupe "Lorraine", a écrit "Education européenne" en 1943 en Angleterre, nul ne voyait en lui le futur et sulfureux consul de France à Los Angelès, mari de Jean Seberg et auteur d' une supercherie qui lui a valu une seconde fois le prix Goncourt sous le nom d' un neveu imaginaire, Emile Ajar ("La Vie devant soi",1975).

J' ai rouvert "Education européenne" (amas jauni de feuilles qui s' éparpillaient) avec perplexité, échaudé par le manichéïsme de tant d' écrits post-Libération : " Les Communistes" d' Aragon,par exemple, sont aujourd'hui illisibles, de même que les ultimes poèmes d' Eluard, surréaliste historique lui aussi, puis Prix Staline, navrants de conformisme. On ne peut plus lire ça comme ça. Je ne parle pas du fond, mais du simplisme réducteur de sa représentation.

De ce point de vue, Gary est plus net. Ses "héros", pris parmi les partisans polonais luttant dans les forêts, ne sont pas sanctifiés pour l' édification des foules. Leurs contours s' inscrivent dans " un monde cruel et incompréhensible" où la défense du Bien ne met personne à l' abri du Mal. C' est une peinture des hommes tels qu' ils se dévoilent dans la vie en général, et la guerre en particulier. J' étais demeuré là sur l' impression d' un livre baignant dans l' euphorisante perspective d' une victoire. Je n' en avais retenu que ce que je souhaitais alors y trouver.

Publié dans littérature

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