Le Paris de Céline

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Tout le monde sait ce qu' on reproche à Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline : trois pamphlets antisémites dont l' un ("Les Beaux draps") paru sous l' occupation nazie, des articles et propos favorables à la Collaboration, des discours racistes. Une fois cela rappelé, l' écrivain reste considéré comme l' un des grands auteurs de son temps, Le nombre immuable de ses lecteurs, des études qui lui sont consacrées, des romanciers qui se revendiquent de son style et le plagient, le confirme. J' ai lu "Mort à crédit" à 17 ans. Je l' ai relu récemment, toujours fasciné par le Paris que raconte Céline, qui n' existe presque plus, ou bien autrement.

Sa vie a commencé sur l' actuel et anonyme Quai du président Paul-Doumer, à Courbevoie. En 1894, quand Céline y est né, l' endroit, peuplé de maisons d' ouvriers, s' appelait "Rampe du Pont", près du lieu où a grandi Léonie Bathiat, plus connue sous le nom d' Arletty. Depuis, les demeures de pauvres ont été rasées et l' espace livré aux promoteurs amis de MM. Sarkozy, Balkany, Pasqua ou Ceccaldi. Des fortunes aussi se sont édifiées dans ce lopin béni des Hauts-de-Seine dont un nouveau Balzac racontera un jour l' histoire.

Céline ne risquait pas de croiser ce monde-là. Ses parents ont vite émigré intra muros, rue Ganneron d' abord, vers la populeuse place Clichy, puis dans le Passage Choiseul, que l' écrivain nommait "la cloche à gaz", et où sa mère tenait une petite boutique. Il allait à l' école communale du square Louvois, derrière l' ancienne Bibliothèque Nationale. Est venue ensuite l' époque des apprentissages sans avenir, la recherche de petits boulots, la guerre à 20 ans, les blessures et les médailles qui vont avec...Fin de la première partie.

A 32 ans, toubib au dispensaire de Bezons, en banlieue nord, il rencontre Elizabeth Craig, une danseuse américaine à laquelle il dédie "Voyage au bout de la nuit", livre qu' elle n' ouvrira jamais. Elle le plaque après sept ans de vie commune rue Lepic pour retourner en Californie et y épouser un juif, agent immobilier de son état.

Céline est arrimé à la Butte Montmartre. Il y compte alors de vieux copains : le peintre Gen Paul, les romanciers Roland Dorgelès et Marcel Aymé, le cinéaste Abel Gance, tous anciens combattants devenus ultrapacifistes. Les revenus de ses bouquins permettent à Céline d' emménager bourgeoisement à l' angle de l' avenue Junot, rue Girardon, avec une épouse légitime, Lucette Almansor, danseuse elle aussi. Ils ne quitteront les lieux qu' en 1944 pour fuir en Allemagne et au Danemark.

C' est la période 1908-1912 que j' évoque ici. Celle de "Mort à crédit", peinture de la débine, retracée dans l' errance de l' adolescent Ferdinand, démarcheur pour le compte d' un minable éditeur du quartier de la Bourse et du Sentier. Défilent devant les yeux, les "passages" crasseux de misère qui reliaient entre eux les Grands Boulevards, le rassemblement des pouilleux et des saute-ruisseau sur les escaliers du théâtre de l' Ambigu (aujourd'hui une agence bancaire dans un espace rebaptisé place Johann Strauss), les bars enfumés de la porte Saint-Martin où se pressaient les musiciens sans cachet, les déboutés du concours Lépine et les julots turfistes, les venelles réservées aux "gagneuses" du Sébasto, tout un immense peuple de paumés et de déclassés.

C' était un Paris décadré qui répondait au délire célinien, où la mouise constituait la loi commune, sans escamotage et sans emphase. Il ternissait diablement le mythe de la Ville lumière et se perdait dans ses coulisses où s' affichait l' impitoyable nudité de la condition humaine.

Publié dans littérature

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