Un vol (conte moderne)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Vous vous êtes fait voler votre carte de crédit. Sous le nez, dans une rue vide. L' inconnu était d' une rare dextérité. Un pro. Vous veniez de composer votre code, vous n' avez rien vu venir.
Le temps de réaliser, de reprendre vos esprits, de trouver le numéro où s' adresser pour faire opposition, votre compte était déjà allégé. Tout va très vite, dans ces cas-là.

On est dimanche. Votre agence bancaire ne rouvre que le mardi. Les voleurs savent ça. Votre chargée de clientèle (la trentaine, minijupe,évoque souvent son "compagnon") est près du burn out parce que la banque a opéré récemment de fortes compressions de personnel, consécutives à la numérisation. On envisage même de supprimer une agence sur deux, ou bien de regrouper celles-ci, certains employés devenant itinérants : trois jours de la semaine ici, deux et demi là, et inversement. Les rendez-vous ne sont plus acceptés que durant la matinée.

Quand elle est trop occupée, votre chargée de clientèle débranche son téléphone et, après une attente musicale taxée 34 centimes la minute, une voix lointaine vous confirme que votre message a bien été enregistré. Il sera transmis à sa destinataire dès qu' elle sera "joignable".

La chargée de clientèle ne trouve le temps de vous rappeler qu' au moment de quitter son bureau pour aller prendre à temps le train de banlieue qui va la ramener chez elle. Elle se remanifestera sans faute le lendemain de bonne heure, quand elle aura pu contacter l' Assurance et consulter votre relevé. Bonne nuit, pas de problème.

Vous rappelez le lendemain vers midi, avant la pause-déjeuner. Elle s' excuse, une réunion imprévue... Elle n' a d' ailleurs pas de très bonnes nouvelles : votre carte n' était pas assurée, les frais sont donc à votre charge. Les frais? deux retraits de 600 euros le même jour, le premier effectué à deux pas de chez vous, le second dans un coin réputé pour le nombre de ses caravanes. Fugitivement, vous essayez de revoir votre voleur. Typer serait d' un déshonorant racisme. La chargée de clientèle insiste pour que vous alliez porter plainte au commissariat et réclamiez des " réquisitions judiciaires" qui permettent d' utiliser les enregistrements vidéo facilitant l' identification du délinquant.

Un jeune inspecteur de police sympa vous accueille avec la courtoisie qui sied désormais aux services publics attentifs aux citoyens. Vous narrez votre aventure. Il tape votre déposition presque plus vite que vous n évoquez les faits, puis passe à la description physique de l' agresseur. Un visage basané, des lunettes teintées, ça s' est passé si vite...

- Plutôt un faciès de Roumain ? questionne l' inspecteur.

Vous rougissez vaguement. Regrettez-vous d' être là? La délation vous est insupportable, elle vous rappelle l' Occupation, que vous étiez trop jeune pour vivre, vous ne répondez rien. L' inspecteur fait défiler sur son écran des visages que vous ne souhaitez pas reconnaître:

- Et là?... Et là?...

Non, non, personne, aucun d' eux, malgré les 1200 euros qui n' arrangent pas votre situation en cette période de taxe d' habitation. Il fallait faire plus attention. Allez-vous maintenant excuser votre détrousseur? lui trouver des justifications? Quand même pas...

L' inspecteur en rajoute :

- C' est vrai, c' est délicat. Faut être sûr à 200% pour 100.

Cependant, le quatrième portrait à droite... Le même "faciès", le même air faux cul... L' inspecteur ne se formalise pas. Il vous fait lire et signer votre déposition, la tamponne, et vous remet un double. Finalement, porter plainte est psychologiquement satisfaisant. On éprouve du soulagement. La chargée de clientèle vous a précisé que vous alliez recevoir la nouvelle carte à domicile sous six jours, et que vous garderiez votre code secret. Le dossier est clos.

Publié dans société

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