Où est passé Lucien Bodard?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les écrivains-grands reporters ont occupé une place de choix dans la presse écrite des années 20 et 30 du siècle précédent : Albert Londres, Blaise Cendrars, Joseph Kessel, Romain Gary, pour n' en citer que quelques-uns, ont glané un lectorat avide des récits de leurs voyages et pérégrinations à travers le monde, faisant rêver bien des têtes et renforçant le succès d' aventuriers de la plume comme Henry de Monfreid ou Edouard Peisson.

Lucien Bodard, fils d' un consul de France en Chine, a poursuivi, après la seconde guerre mondiale, cette tradition en Extrème Asie. Correspondant de "France soir" à Saïgon durant la guerre d' Indochine, il a quotidiennement tenu en haleine un large public avec des "papiers" où il mêlait à l' actualité des portraits dignes des meilleurs moralistes du XVIIème siècle. De Lattre, Salan, Bigeard, Massu, de Castries, Bao Daï, Sainteny, entre autres, se sont ainsi trouvés intégrés à une épopée exotique dont le Corps expéditionnaire et l' insaisissable Vietminh étaient les héroïques protagonistes. Chronique inégalée d' une guerre de décolonisation sur fond de lutte contre le communisme en expansion.

C' est là qu' est véritablement née la plume de Bodard qui, de retour en France en 1955, s' est totalement consacré à l' écriture avec les 5 tomes de " La Guerre d' Indochine", puis des romans qui lui ont successivement valu le prix Interallié en 1973 avec " Monsieur le Consul " et le prix Goncourt en 1981 avec " Anne-Marie". Bodard était alors devenu une figure marquante de Saint-Germain des Prés, harcelé par les médias et le cinéma. Agnès Varda le fait tourner dans " Les Créatures" et Jean-Jacques Annaud lui confie le rôle du cardinal Du Pouget dans " Le Nom de la rose ", tiré du chef d' oeuvre d' Umberto Ecco.

Ingratitude des temps et des modes : qui aujourd'hui, parmi les moins de 65 ans, lit Lucien Bodard ? L' Indochine est une destination touristique prisée, du nom de Vietnam. L' oncle Ho, le général Giap, Mao, lui-même, relèvent d' épopées laissées aux chercheurs. La place exacte de Bodard, entre le journaliste et l' historien, l' acteur et le témoin, semble de plus en plus difficile à dégager. Ses livres, qui relèvent souvent de la confession familiale, n' ont ni la dimension politique de Malraux dans " La Condition humaine" ni la sobre efficacité de Marguerite Duras dans " Barrage contre le Pacifique".

Il n' en demeure pas moins une injustice. La seule description de la Cour du maréchal de Lattre à Saîgon est un grand moment de littérature. L' oubli dans lequel s' enfonce l' oeuvre de Bodard, quand celle de Kessel atteint un firmament, revêt pour ceux qui ont vécu l' époque trouble d' une fin d' Empire colonial, quelque chose d' immérité.
Perdreaux de l' année, lisez Bodard...

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