Colère dans la France d' en-bas

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Cela fait un moment que la France d' en-bas, comme l' appelait un ancien Premier ministre, est en colère. On ne sait si cela est annonciateur d' une explosion, mais il faut dire qu' un certain nombre d' ingrédients sont réunis pour rendre la chose possible.

1- L' usure institutionnelle et les facilités qu' en tire la classe politique.

Trop de blocages proviennent d' institutions dont tout le monde constate qu' elles ne sont pas adaptées aux mutations profondes de notre société : le mode de représentation devrait être repensé, les systèmes éducatif et judiciaire actualisés, la révolution numérique prise globalement en compte, le rôle de la finance redéfini. Pourtant, les "politiques" continuent, imperturbables, de faire "comme si", avec l' intime certitude que quelques rustines par ci par là feront l' affaire. Un électoralisme stérilisant conduit la vie publique : à peine élu, souvent à force de promesses et de démagogie, un responsable, si l' on peut s' exprimer ainsi, ne vise que sa réélection, et ses adversaires sa défaite. Ce souci permanent occupe, dans les décisions, une place qui relègue fatalement l' intérêt général au second plan.

De ce fait, le clivage réel est de moins en moins le rapport gauche/droite que l' opposition en haut/en bas. Le cadre diplômé qui vote socialiste pour des "valeurs" se trouve de plus en plus éloigné du chômeur qui opte en désespoir de cause pour le Front National et du militant ouvrier qui s' abstient parce qu'il ne croit plus au discours des Partis. La victoire de l' un ne fait qu' accroître l' amertume de l' autre, et sa conviction que le Système est à rejeter en totalité.

2- Le coût de la démocratie.

Ce coût, aussi bien moral que financier, devient si intolérable que c' est la forme démocratique elle-même qui se voit mise en cause. Gaspillages d' argent public, multiplications de sinécures, détournements, conflits d' intérêts, délits d' initiés, commissions et rétrocommissions, privilèges corporatifs, pérennité du mille feuilles administratif, réserves parlementaires opaques, caisses noires diverses, tout cela en période de déficit chronique et d' endettement record de l' Etat concourt à l' impopularité du régime. Si l' on y ajoute les rémunérations exorbitantes des grands patrons qui prêchent le sacrifice à leurs salariés qualifiés de privilégiés de l' emploi et qui rognent obstinément leurs plus anciens acquis sociaux, on mesure le degré d' exaspération du monde du travail. Démocratie et injustice finissent par se confondre dans l' esprit de celui-ci. Ce que ne soupçonne pas un instant la majorité de la classe dirigeante, oubliant comment sont nés les régimes totalitaires du siècle dernier..

3- L' échec européen.

L' Europe de Maastricht est décidément en échec. Pas l' idée européenne, qui implique la Paix dans un monde ayant payé fort cher ses déchirements. C' est donc dans l' organisme même que réside le vice: il n'a point apporté aux peuples qu' il gouverne le mieux être qu' ils étaient en droit d' en attendre, quoique certains aient bénéficié, grâce à lui, de progrès soigneusement sélectionnés et localisés en matière de développement.

L' Europe actuelle n' a pu surmonter les égoïsmes, harmoniser les législations, aborder clairement sa construction politique, ni dans les domaines-clés de la diplomatie et de la défense, ni même dans celui de la monnaie, puisqu' un certain nombre d' Etats ont refusé l' euro. En choisissant un libéralisme dérégulateur qui considère notre continent comme une vulgaire zone de libre échange, les eurocrates actuels ont plombé le projet initial. Ils ont incarné une politique de classe, étroitement liée au capitalisme financier: observation ressassée depuis des décennies certes, mais dont le résultat concret en France est sous nos yeux : chômage de masse, baisse du pouvoir d' achat, désindustrialisation, agonie de l' agriculture, que nos gouvernements successifs n' ont pas su prévenir.

Voilà qui laisse le "pays d' en-bas" appauvri et désorienté, son peuple aigri, son avenir problématique. Il méritait pourtant mieux que d' essuyer l' addition de la légèreté et de la mal gouvernance d' "élites" incapables de répondre à leur mission. Sa colère est vraie. Les conséquences en sont imprévisibles.

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panizzi costa 04/04/2016 08:25

C'est très juste comme toujours