De la Nouvelle Athènes à South Pigalle (2)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

J' ai longtemps dédaigné le 9ème au profit de la rive gauche de la Seine avant de réaliser à quel point l' endroit où je résidais sortait de l' ordinaire. D' un bohème mouchoir de poche, fruit de la poussée urbanistique haussmannienne du Second Empire, sont en effet issus le romantisme littéraire français, la peinture moderne et le surréalisme.

Un siècle durant s'y est amassée une foule impressionnante d' oeuvres et de talents divers: gens de théâtre, de Talma à Charles Dulin, musiciens comme Chopin, Berlioz, Wagner, Honegger, Sauguet, Messiaen ou Xénakis, écrivains tels Nodier, Hugo, George Sand, Musset, Mallarmé, et naturellement vagues successives de peintres, des Impressionnistes aux Fauves, aux Nabis ou aux Cubistes.

Aujourd'hui le triangle Place Saint-Georges/Trinité/Place Pigalle, fief centenaire de cette Nouvelle Athènes, se voit submergé par l' irruption d' une vision bouleversée du quartier: South Pigalle (ou SOPI), ainsi baptisé par référence aux acronymes anglo-saxons du même type (SOHO=South Houston). La fort bourgeoise rue d' Aumale et le boboïsme new-yorkais se font face. Des groupes du 3ème âge venus sagement visiter le musée Gustave Moreau, celui, vieillot, de la Vie romantique, et la boutique du Père Tanguy, cryptes d'un Age défunt, croisent les"hipsters" hantant les clubs à la mode et les innombrables magasins de guitares électriques dernier cri.

Le tournant s'est amorcé il y a une petite dizaine d' années quand des jeunes "branchés Brooklyn" ont rencontré le journaliste américain John von Sothen et résolu avec lui de réveiller le tristounet versant sud de Pigalle. L' offensive est partie d' un bar de nuit sis rue de la Tour d' Auvergne, "Le César",pour s' étendre rapidement à l' ensemble de la zone ciblée. L' idée répondait à un renouveau démographique dû à l' installation dans le quartier de nombreux couples de cadres peu enclins à endosser la réputation de Pigalle comme haut-lieu de basse prostitution. Déjà,le marché immobilier était sur le coup, le "Financial Times" et "l' Express" étaient alertés, l' Argent et le Marketing s' en mêlaient.

L' habileté provocatrice consistait à récupérer une réputation sulfureuse en supprimant ses stigmates: plus d' affligeantes sexagénaires sur le trottoir,plus de macs planqués au bistrot, plus de travelos camés hélant les passants. Le fin du fin était de s' appuyer sur le souvenir inoffensif d' une voyoucratie vulgarisée par les livres d' Albert Simonin et les films de Jean Gabin pour appâter le bourgeois, faire marcher le business et grimper le prix du mètre carré. La croissance de SOPI s' accompagnait d' ailleurs d' une explosion gastronomique bio-végétarienne dont les cafés-restaurants de la rue des Martyrs se sont faits avec succès les propagateurs, et de la création d' une ligne de vêtements appréciée des rappeurs. Le logo déposé SOPI s' est inscrit sur des T-shirts, des chaussures, des sacs, des montres et des boissons.

J' imagine le peu d' émotion que produit ce microphénomène sur un Béarnais ou un Haut Savoyard.C' est pourtant l' évolution qui les guette aussi : la mondialisation financière n' a ni mémoire ni frontière.

Publié dans société

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