De la Nouvelle Athènes à South Pigalle (1)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Sarah Bernhardt possédait rue La Bruyère, dans le 9ème arrondissement de Paris, un hôtel particulier avec grand escalier central en marbre blanc et salle de bal. Jusqu' en 1914, au bout de la même rue, là où plus tard a séjourné Antonin Artaud, existait une ferme. Les habitants voisins allaient y chercher leur lait. A deux pas, rue Moncey, Caillebotte a hébergé un jeune peintre, Claude Monet, et sa famille sans le sou. Alphonse Allais avait son rond de serviette à "L' Auberge du Clou", avenue Trudaine où se trouve le lycée ex-Rollin, rebaptisé Decour du nom d' un professeur résistant fusillé. Mes parents demeurant rue Condorcet, j' y ai été élève, un peu après Edgar Morin, un peu avant Patrick Modiano. Square d' Anvers, jouxtant le lycée, au Café des Oiseaux, venait écrire Courteline. Breton y attendait Jacqueline Lamba, alors danseuse aquatique au "Coliseum". C' est dans un autre square, celui de la Trinité, que se sont connus ceux qui ont marqué la génération "yé-yé" du golf Drouot, boulevard Montmartre : Jacques Dutronc, Eddy Mitchell, Johnny Halliday.

Dès l' avant-guerre, plusieurs sanctuaires du Surréalisme avaient disparu : le passage des Princes, cher à Aragon, et Le Cyrano, poste de commande de Breton, dont l' atelier se situait rue Fontaine à cent mètres de là et de la Cité Véron où vivaient Prévert et Boris Vian.

La vie nocturne de ce bas Montmartre n' avait rien perdu de son essence festive sous l' Occupation. Seul le public avait changé. Les boites de la rue Pigalle, les cabarets de chansonniers, le bal Tabarin, rue Victor Massé, accueillaient désormais des groupes compacts d' officiers bottés, entourés de jeunes personnes coupe de champagne à la main.

A la sortie du lycée, je poursuivais de solitaires investigations : boulevard de Clichy, avec ses cinémas interdits aux mineurs comme moi, puis place Clichy, devant l' immense Gaumont Palace,dans la rue Lepic, de l' autre côté de la frontière du 18ème, dont les étals avaient été vidés par les restrictions. Le lycée m' avait un jour envoyé avec deux camarades quêter à domicile pour " les Prisonniers" : nous allions frapper aux portes, de la rue de Dunkerque à celle de La Rochefoucauld. Parfois, des femmes parfumées, hâtivement enveloppées d' un peignoir, déposaient en souriant leur obole dans la boite que nous leur tendions.

A la Libération, les Américains ont aussitôt remplacé les Allemands dans les bars et les lupanars. Les Communistes, tout puissants dans l' arrondissement, ont pris le quartier en main. Du toit du siège du Parti, place de Chateaudun, ils balançaient dans le vide les Miliciens de Darnand. Un vent de Révolution flottait dans l' air. (à suivre).

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Fleury-Ligot 24/02/2016 23:12

J'adore la ferme au bout de la rue La Bruyère! On apprend des choses merveilleuses!