Le combat décolonisateur d' Henri Collomb

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Henri Collomb était un médecin militaire natif du Dauphiné. Il a été en 1958 nommé à la tête du service de neuropsychiatrie de l' hôpital de Fann (Sénégal), où il a fondé ce qu' on a nommé " l' Ecole de Dakar " (le Sénégal est devenu indépendant en 1960). De nombreux chercheurs européens et africains, psychiatres et anthropologues, ont été ses disciples ou ses collaborateurs.

L' apport fondamental du savant a été de rompre avec la "psychiatrie coloniale" - transfert mécanique de techniques occidentales sur les malades mentaux africains - au profit d' une " psychiatrie culturelle " prenant en compte l' environnement du patient et articulant savoirs académiques et thérapies locales. Idée courante aujourd' hui, mais clairement subversive pour l' Administration coloniale de l' époque. En fait, il s' agissait de relayer, pour la psychopathologie, ce que Schweitzer avait initié au Gabon pour la médecine générale : le recours aux thérapies traditionnelles en renfort des connaissances médicales modernes.
Cette démarche impliquait la reconnaissance du malade comme "sujet" confronté à l' agression, soit d' un humain (maraboutage), soit d' un esprit (rab). Dès lors, n' existait plus de fracture entre la folie et ce qui n' en relève pas. Dans les cultures africaines, l' "agressé" continuait ainsi de communiquer avec l' ensemble de sa communauté, il n' était pas rejeté dans l' humiliant isolement, voire la honte, qui cernent ce genre de malade en Occident. La responsabilité étant collective, le patient "déculpabilisé" était plus aisément accessible au traitement du "guérisseur". On mesure alors à quel point la relation duelle médecin-malade et l' enfermement psychiatrique pouvaient paraître à l' Africain une non réponse à la chance de guérison.

Chaque samedi, l' esplanade précédant l' entrée de l' hôpital de Fann était réservée par Collomb au "sabar" (fête avec tam-tams) où familles, amis, relations de village ou de quartier, venaient danser pour et avec les patients. Cette conception de la psychothérapie était à l' opposé de l' attitude coloniale évacuant toute spécification culturelle (donc toute tentation revendicative).

Libérer le psychisme du sentiment de dépossession identitaire, éviter une schizophrénie qui pouvait rendre le discours délirant en français et cohérent en langue nationale, refuser le neuroleptique et l' électrochoc, tel était le choix d' Henri Collomb. Vers la même époque, Fanon, l' auteur des "Damnés de la terre", à l' hôpital de Blida, en Algérie, Coudray à Bamako, s' étaient ralliés à la cause. Ces praticiens ont apporté une contribution peu reconnue - Collomb est mort quasi anonymement à Nice, un an après son retour en France- mais déterminante au processus d' émancipation mentale du colonisé.
Depuis, l' urbanisation massive, le recul, sinon la disparition, de pratiques ancestrales, les nouvelles techniques de communication, la frénésie de consommation, les facilités de déplacement , ont largement modifié les données. Le message de Fann demeure cependant : il incite à récuser tout modèle qui voue l' individu à l' angoisse de sa dissolution, et à l' agressivité défensive née d' une façon ethnocentrique d' éduquer. Une telle lecture de la réalité sociale n' a rien perdu de son acuité : elle aide toujours à décrypter le fond de certains conflits de civilisation.

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