Qu' allons-nous pouvoir vraiment devenir?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' opinion mesure-t-elle la gravité de la crise politique en France? La plus grave, probablement, depuis la Libération. Plus grave économiquement qu' en 1958, socialement qu' en 1968. C' est là l' effet navrant d' un système en bout de piste, livré à des chefs d' Etat inaptes, malgré leurs 40 ans de vie publique : Sarkozy, un bateleur parvenu, Hollande, un invertébré moqué à l' étranger.

Les dénominations partisanes elles-mêmes ne cachent plus que des coquilles vides. Mitterrand avait dézingué le P.C, Hollande saigne le P.S. Qu' est encore "la Gauche"? Y dénicher un ouvrier qui va voter (sinon F.N) ou y rencontrer un étudiant membre d' une section socialiste, relève de la performance. La France se droitise par défection de la gauche sociologique. Les classes populaires sont dépolitisées, les classes moyennes acquises au libéralisme, les syndicats découragés, les intellos placardisés. Quel contrepoids crédible offre le monde du travail aux attaques patronales ou à un populisme qui plaide pour la justice par le nationalisme xénophobe?

" La Gauche" n' a d' autre ressource que de réussir, par ci par là, un coup sans lendemain comme un vote à l' Assemblée en faveur de la création de l' Etat palestinien, même si l' on sait que le duo Hollande-Fabius bloquera un "voeu" déplaisant à Tel Aviv, ses agents en France et, plus révélateur, à maître Collard au nom du Front National (1). Ce vote est certes une satisfaction pour les connaisseurs, il demeure sans effet sur l' ensemble des citoyens. En attendant, la Gauche n' a toujours ni unité, ni projet, ni programme, ni leader. Que représente le parti majoritaire in situ? quelques baronnies et clientèles en peau de chagrin? les prochaines consultations territoriales risquent bien de le confirmer.

A droite, l' habituel panier de crabes, derrière les exhibitions effusionnelles. L' insistance mise à filmer les embrassades rend celles-ci suspectes. Pour être prosaïque, tout tourne autour d' une question unique : en 2017: Sarko ou pas Sarko? La partie se joue sur la délimitation des "primaires" dont seul le principe est acquis. Contenues, celles-ci bénéficient au chef de l' UMP (ou son héritière), coincé dès lors entre les Centristes et le F.N. Elargies, elles profitent à ses multiples rivaux spéculant sur l' apport centriste, voire le ralliement d' une frange d' électeurs de gauche saturés de promesses sans suite et de scandales à répétition.

D' ici là, tout sera matière à contestations : le nom de l' organisation, les postes, le partage de la parole et des subsides, les choix programmatiques, les visites à l' étranger, les interventions médiatiques, le contrôle des moyens d' action, etc. Sur le fond, la Droite parlementaire est confiante. Vue la décrépitude du pouvoir en place, elle tient pour assurée sa présence au second tour des présidentielles. Perspective qui contribue à aiguiser les appétits, donc à rendre plus âpre la compétition interne. A condition, bien sûr, que la situation ne tourne pas au vinaigre dans les deux ans à venir.

En un tel paysage, on ne peut éluder une éventualité inédite : l' accession de Marine Le Pen à la présidence de la République française. C' est pourquoi chacun de ses mots prend dorénavant un relief particulier et pourquoi on acquiert l' impression que le flot des critiques, contradictoires ou redondantes, qui lui est réservé finit par tomber à plat ou la servir. L' autre jour, dans la même phrase, un politologue, Dominique Reynié, assurait avec force que les "fondamentaux" du F.N, définis par le racisme, l' antisémitisme et l' autoritarisme, n' avaient jamais varié avec les décennies puis, dans la foulée, précisé que le programme du Mouvement versait dans le socialisme façon "Front de Gauche". Voilà qui, en tout cas, nous éloignerait bigrement du temps où Jean-Marie Le Pen allait aux U.S congratuler Ronald Reagan.

De la même manière, certains assurent que le torchon brûle entre dirigeants frontistes, le père, la fille, la nièce, le conseiller politique et autres, mais on constate que la présidente est réélue à l' unanimité, ce qui lui vaut aussitôt , des mêmes, le qualificatif d' anti-démocrate. Les communicants grand public semblent faire preuve en ce moment d' un flottement dans l' argumentation qui doit réjouir l' ex conseillère municipale d' Hénin-Beaumont.

Pour le pays, l' essentiel n' est sans doute pas dans ces polémiques secondaires. Il est dans l' hypothèse d' un abandon de l' Europe par la France, dans cette interrogation centrale : le luxe d'une souveraineté totale est- il encore à notre portée? Dette, chômage de masse, compétitivité, réindustrialisation, politique d' intégration : est-il aujourd'hui possible de répondre seul à ces priorités, dans un monde où les économies sont imbriquées les unes dans les autres, les entreprises menacées en permanence par la concurrence et la spéculation, les monnaies soumises à la conjoncture mondiale? Quel est, en cas de repli, la chance d' une puissance moyenne?(2). Si l' heure n' est pas encore aux réponses, elle suscite néanmoins un questionnement légitime.

(1) Il y a longtemps que le F.N entretient des relations avec l' extrême droite israëlienne (voir article "Les calculs du F.N du 28/1/2012) pour tenter de neutraliser la communauté juive en France.

(2) C' est consciente du danger d' isolement que Marine Le Pen s' efforce de développer un réseau d' alliances à l' étranger. Ainsi avec la Russie, dont le F.N défend la politique en Ukraine contre une bête noire commune : Bruxelles.

Publié dans politique

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