Les cousins Fragonard

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Fragonard, d' un parfumeur datant de 1926, est bien connu. Il est intégré à la société de consommation, et participe de l' image de celle-ci. Pour autant, la renommée des titulaires véritables du nom Fragonard, originaires de Grasse, capitale de la parfumerie, a débuté bien avant cette réussite commerciale.

Deux cousins germains, nés la même année dans la même ville, cousins jumeaux pour ainsi dire, ont, les premiers, imposé le patronyme. L' un, Jean-Honoré, en tant que peintre, l' autre, Honoré, qu' anatomiste. Le parallélisme de leur destin dans des activités fort différentes, ne peut manquer de frapper l' attention.

Jean-Honoré (futur grand-oncle de la talentueuse Berthe Morisot) était à bonne école, élève ou ami de Chardin, Boucher, Van Loo, Hubert Robert, David. Sa femme était miniaturiste. Son fils et son petit-fils seront peintres et lithographes à l' époque du romantisme triomphant. D' abord assez académique, Jean-Honoré s' est ensuite orienté, sous l' influence du climat libertin régnant au temps de Louis XV, vers un art plus frivole, dit "du rococo". Témoin d' un milieu avide de Fête et d' Erotisme (voir, au Louvre, "Le Verrou" ) sa vogue a alors atteint son apogée. La favorite du Roi elle-même, la comtesse du Barry, lui a un jour passé commande, pour son château de Louveciennes, de quatre grands tableaux censés figurer "Les Progrès de l' Amour dans le coeur d' une jeune fille" (1771). Les tribulations de l' oeuvre, au total composée de quatorze scènes, ont curieusement épousé les avatars de l' Histoire.

Récusés par l' entourage de Louis XVI, rallié au néo-classicisme, les originaux ont été récupérés par l' artiste tombé en disgrâce, avant d' aboutir, beaucoup plus tard, au musée Fragonard de Grasse, puis, via la banque J.P.Morgan, d' être vendus en 1915 au milliardaire américain de l' acier, Henry Frick. Ils sont aujourd'hui exposés, avec un faste particulier, dans la prestigieuse collection de l' industriel, à New York.

De son côté, le cousin Honoré, issu du même milieu local de gantiers-parfumeurs et devenu chirurgien, fondait à Lyon la première Ecole vétérinaire française. A peine âgé de trente ans, il y enseignait l' anatomie avec succès. Quelques années après, il a été nommé à la tête d' un établissement similaire à Alfort, maintenant Maisons Alfort, commune jouxtant Paris. C' est là qu'en 1766 il a commencé d' entreprendre la célèbre série des "Ecorchés", réalisations dont a immédiatement raffolé toute la noblesse. A cette occasion, Honoré Fragonard a inventé une technique de conservation des corps dont le secret s' est gardé deux siècles. Il consiste en injections vasculaires de suif de mouton imbibé de résine de mélèze.

La Révolution a dispersé la collection, dont 21 pièces seulement ont pu être sauvées. On peut toujours les voir au Musée de l' Ecole de Maisons-Alfort, chronologiquement premier conservatoire vétérinaire du monde.

Très affecté par les atteintes portées à son oeuvre, Honoré est mort en 1799, sept ans avant son proche cousin.. Mais son musée continue d' être annuellement visité par plus de vingt mille curieux parmi lesquels une forte proportion d' étrangers.

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