Le reflux silencieux

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne parait aujourd'hui plus décalé que le mot- et le concept- d' idéologie : effet différé de l' échec, au siècle précédent, de deux régimes d' essence idéologique, le nazisme et le communisme.

Moi qui suis de la génération qui a tout vécu, du Front populaire à 1968 où l' idéologie sociale s' affichait comme moteur de l' Histoire, j' avoue mon désarroi devant une mutation qui renie cette conviction, renouvelant le vocabulaire selon un fait idéologique -la financiarisation mondiale- en se déclarant hypocritement liée aux seules données économiques ( cela s' appelle "l' idéologie libérale").

Le terme "révolutionnaire", par exemple, éveille les pires méfiances. Il était sacralisé par une majorité de lycéens de mon âge. De même, la phraséologie marxiste occupait-elle une place de choix quand j' étais étudiant : conscience de classe, dictature du prolétariat, actions de masse, nationalisations, revenaient sans cesse dans les propos. On a silencieusement changé de planète.

L' effondrement du bloc socialiste, l' irruption de l' ex tiers-monde dans l' économie de marché, le ralliement de la social démocratie au libéralisme, la marginalisation du courant libertaire, illustrent le déclin du "mouvement ouvrier" tel qu' on le rencontrait il y a quelques décennies. La réaction du capital a consisté à généraliser la société de consommation et , par là, à conduire un travail de déconstruction idéologique destiné à saper toute velléité de résistance théorique et pratique au système marchand.

Certains termes se voient ainsi disqualifiés à priori : grève, collectivisme, prolétarien, lutte des classes, etc. Le syndicalisme n' est pris en considération que dans sa forme la plus corporatiste, jamais comme instrument de défense globale du monde du travail.

A gauche, la dégénérescence militante et le lâchage relatif des intellectuels se traduisent par une baisse sensible de la culture populaire, au niveau civique mais aussi historique. " Hitler, connais pas ..." n' est pas qu' une boutade. La formule illustre un tarissement évident de la formation politique, venant paradoxalement s' ajouter à un conservatisme dogmatique désarmant.

Le temps des "écoles de cadres", des quotidiens de parti, des revues théoriques et des brochures éducatives, éléments d' un savoir et d' une conscience révolutionnaires, est bien révolu. Il ne concerne plus que les chercheurs curieux d' une époque où la brutalité des rapports sociaux suscitait une opposition plus organisée que les jacqueries dans lesquelles semble, pour l' instant en tout cas, se replier une révolte aphone.

Publié dans société

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Ligot 30/12/2014 15:02

Oui, on se sent " vacant"...
Ça fait plaisir de renouer avec ton blog!
Elizabeth

biondi 01/01/2015 09:22

Merci de recueillir mes bouteilles à la mer...
A propos de mer, où vas-tu maintenant naviguer?
Bonne et heureuse Année, selon la formule
J-P.