En lisant un inédit inachevé de Julien Gracq

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Tel est le pouvoir d' un grand écrivain qu' il vous force à rallumer le feu de votre propre imaginaire. Les 500 pages manuscrites de "Les terres du couchant" (éd. José Corti, 2014) ont demandé à Gracq trois ans de travail, de 1953 à 1956, avant d' aboutir aux archives de la Bibliothèque nationale, en harmonie avec "Au château d' Argol" ou " Le rivage des Syrtes". Ce rebond des imaginations renvoie dès lors à une situation que vous pouviez croire abandonnée : le moment où la poésie -oui, la poésie- rend indissociables réalité et fiction. J' ai eu, d' un coup, envie de saisir ma plume. Voici ce qu' il en est remonté :

".Nous partions par une route départementale bordée d' eucalyptus dont l' écorce se détachait du tronc par plaques grisâtres et lisses, traversions au soleil du matin des villages où la terrasse de l' unique café débordait sur la chaussée, et les monuments aux morts se voyaient parfois souillés. Nous stoppions devant une étroite demeure de laquelle sortait aussitôt une femme non peignée. Nous la suivions à pied jusqu' à la cahute dont elle seule détenait la clé.. Elle nous ouvrait le "bain", un large et lourd réservoir de marbre brut où se déversait en ronchonnant une eau naturelle brûlante

La femme partie, nous y entrions ensemble très progressivement,, nos corps vite cramoisis, mais le coeur assez solide pour ne pas courir de risque. Nous restions un long moment,, tête bêche, transportés en un lointain univers par les rêveries qu' engendrait la morsure du liquide bouillant.

Nous émergions enfin des vapeurs de ces thermes rudimentaires et revenions par le bord de mer, un chemin longeant des calanques endormies puis une succession de golfes brefs, festonnés par un tissu serré de palmes et de chênes verts. A la jumelle, nous y repérions le mystère d' une construction isolée et, ayant découvert derrière des rochers la sente caillouteuse qui y menait, pilions net devant le panneau : " Propriété privée. Chien méchant"

Mais c' est un homme qui surgissait, fusil à l' épaule, en veste de chasse vert olive et pantalon usagé de parachutiste. Il fallait le convaincre, dans l' idiome local, que nous devions forcément être apparentés, avant qu' il accepte de lever la barrière métallique. Il nous précédait dans une salle méticuleusement propre, puis ouvrait un garde-manger. Du jambon cru, trois tomates juteuses, des blocs concassés de fromage plus dur qu' une pierre, quelques pêches de vigne, un carafon de vin de pays. Aucune question, comme si nous nous connaissions de toujours.

Nous supputions qu' il avait beaucoup guerroyé et qu' un garde-chasse n' avait pas intérêt à trop s' approcher de sa retraite. L' ombre s' avançait, venant de sommets plus hauts que les châtaigneraies.Lui s' était mis soudain à raconter d' une voix sourde, à réveiller intarissablement un continent où l' on était libre de tirer à vue, de violer une jeune indigène, de pêcher à la grenade,, de mettre le feu à tout un village sans que personne ne vienne vous chercher noise, ou vous raser avec des inepties sur le droit de faire. Nous ne disions rien, on ne le distinguait bientôt plus. Il parlait pour lui, dans la ténèbre.

Nous rentrions tard, accompagnés par les pointillés d' étoiles de l' été. Nos phares arrosaient juste des bas-côtés d'où se levaient les perdreaux aveuglés. " C' était,, disions-nous, une belle errance...".

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